HORTVS ADONIDIS : Archives

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31/05/2012

 

Mercredi 30 mai 2 012

 

H

IER APRÈS-MIDI, au ΚΔΔΠ, j’ai eu à répondre à l’appel téléphonique de la documentaliſte de je ne ſais plus quel collège d’Argolide, qui m’a demandé, d’une voix héſitante (comme ſi elle ne ſavait pas elle-même de quoi il s’agiſſait), ſi nous n’avions pas dans notre médiathèque des documents ſur le Dédé… Avait-elle bien dit « le Dédé » ? Mais qu’était-ce donc que cet énergumène ? Il y avait certes aſſez de familiarité dans ce nom pour convenir au titre de quelque ‘‘album jeuneſſe’’, mais tout de même, je n’arrivais pas à en croire mes oreilles. Il me fallut donc faire répéter à mon interlocutrice ſur quoi portait exactement ſa requête. « Vous ſavez, me répondit-elle, je recherche des documents pour le D.D. de la Seconde Guerre mondiale… » Mais hélas, comme à chaque fois que j’entends l’un de ces ſigles dont eſt preſque excluſivement conſtitué le jargon de l’Éducation hellénique, je ne ſavais pas, mais abſolument pas de quoi il pouvait bien être queſtion… Que ſignifiaient donc ces deux lettres cachotières ? Quel Diplôme Dériſoire, quel Diſpenſable Document embelliſſaient-elles de leur pompe adminiſtrative ? Ne pouvant me réſoudre à faire entrevoir l’ampleur de mon ignorance à cette dame qui me demandait une choſe aſſez ſimple, après tout, pour tenir dans deux lettres, mais au contraire ſoucieux de me montrer au moins auſſi profeſſionnel qu’elle, je fis le choix de m’en tenir à une raiſonnable prudence, en lui promettant de la rappeler dès que j’aurais les réſultats de la recherche qu’elle m’avait demandée. Grimaltide, ma collègue libraire, qui maîtriſe à la perfection le jargon pédagogico-inſtitutionnel, ſaurait bien me renſeigner… Comme ſouvent, c’eſt après que j’eus raccroché que la lumière ſe fit dans mon eſprit. Mauvaiſe angliciſte, la dame cherchait ſans doute tout ſimplement des documents en rapport avec le Jour J, dont la commémoration approche. D Day, diſent les Anglais, à moins qu’il ne faille écrire D-Day ou D-day, je ne ſais. Je ſuis chaque jour plus étonné de la nullité de certains des maîtres & profeſſeurs que l’on a chargé d’inſtruire la jeuneſſe grecque. Je pourrais agrémenter quotidiennement ce journal de perles des maîtres (comme a fait un marronnier des perles du bac une preſſe évidemment experte en huîtres perlières, pour en être elle-même de la plus belle eſpèce). Contentons-nous pour aujourd’hui de ce meſſage électronique d’une inſtitutrice remplaçante, dont une des tâches eſt donc vraiſemblablement d’enſeigner la grammaire & l’orthographe aux élèves. Cet email m’avait ſemblé à la fois ſi extravagant & caractériſtique que j’avais pris la peine de le recopier : « Bonſoir, / Pour des raiſons profeſſionnelles, je ne pourrais vous ramener les livres que j’avais emprunté le 25 mai. [Elle veut dire qu’elle ne pourra pas rapporter le 25 mai les livres qu’elle avait empruntés un mois plus tôt environ.] Serait-il poſſible de vous les rendre mercredi prochain le 30 mai ? / En vous remerciant par avance. Cordialement. / Unetelle. »

31/05/2012, 01:45 | Lien permanent | Commentaires (0)

17/05/2012

 

Mercredi 16 mai 2 012

 

J

E NE SAIS pourquoi j’ai eu envie de relire ce ſoir les textes que Dominique Autié avait conſacrés dans ſon blogue à la typographie (Cf. l’index, ſub verbo). Peut-être eſt-ce l’imminence de l’anniverſaire de ſa mort qui m’a fait vouloir lui rendre cette viſite ‘‘virtuelle’’. Ou bien étais-je d’abord venu le conſulter dans l’eſpoir de trouver quelque réponſe, qui m’aide à me retrouver dans ma bibliothèque, où les livres achetés ſe perdent à force d’attendre que leur y ſoit attribuée une juſte place, que je n’arrive pas à définir, faute d’un principe directeur qui me convienne pour leur claſſement. S’il a été très ſimple de décider & de mettre en œuvre une ſtricte ſégrégation entre les livres de poche & les autres livres de la bibliothèque, comment ranger ces derniers ? Séparer les livres de ſeconde main des neufs ſemble s’impoſer aſſez naturellement à moi. Mais puis-je décemment, parmi les livres de ſeconde main, ranger enſemble ceux qui ſont couſus & ceux qui ne le ſont pas ? Et comment faire tenir enſemble des livres de formats ſi divers ? Dois-je les ranger par collections ? Mettre encore à part les livres reliés ? Puis-je vraiment mettre côte à côte des livres d’époques différentes ? Où donc ſerait la place du plus précieux de mes livres, le ſeul en ſon genre, actuellement, dans ma bibliothèque, que m’avait offert don Eſteban, il y a quelques années ; trois livres, en réalité, mais reliés en un ſeul volume : les poéſies de Catulle commentées par Marc-Antoine Muret, celles de Tibulle puis celles de Properce, commentées par le même & publiées par Paul Manuce, à Veniſe, en 1 558 ? Voici la deſcription qu’en donne Renouard dans ſes Annales de l’imprimerie des Aldes, pages 420 & 421 du premier tome de l’édition de 1 825 :

   « CATVLLVS, & in evm Commentarivs M. Antonii Mvreti. ab eodem correcti & ſcholiis illuſtrati, Tibvllvs, & Propertivs. – Venetiis, ALDVS. M.  D.  LVIII. In-8°.

    « Chacun de ces poètes a ſon titre ſéparé, & eſt précédé d’une préface de Muret, dont la première, pour Catulle, eſt la même que dans l’édition de 1 554. Celle de Tibulle eſt adreſſée à Torquato Bembo, fils de Pietro, & datée de Padoue, Non. Mai. 1 558 ; & celle du Properce, à Fr. Gonzaga, auſſi datée de Padoue, Kal. ſext. 1 558.

    « Les chiffres & les ſignatures recommencent à chacun ; de ſorte qu’on peut ſans inconvénient ſéparer ou réunir à ſon gré ces trois parties, dont la première a 147 feuillets & un d’errata ; la ſeconde 57 & un d’errata ; la troiſième 93, deux d’errata & un blanc.

    « Dans une de ſes lettres à P. Manuce, page 15 de l’édition de Paris, 1 580, in-8°, Muret dit : ‘‘ſi fieri poſſet ut ſex aut ſeptem Tibulli regia charta deſcriberentur, eſſet mihi ſummopere gratum : hac de re ipſe ſtatuas.’’ J’ignore ſi les exemplaires demandés par Muret ont été tirés ; mais on voit par cette lettre que la fantaiſie des grands papiers a été de tous les temps, & que même de bons eſprits ne la dédaignoient pas. »

    Mais Dominique Autié relevait, dans L’ordinaire & le propre des livres, que la bibliophilie pourrait être beaucoup plus ancienne. Voici en effet ce qu’il écrivait à ce ſujet dans le chapitre XV de ſa Petite philocalie : « Dans le bref mais lumineux article de l’Encyclopædia Univerſalis qu’il conſacre à la bibliophilie (auquel je me ſuis déjà référé ici), Jacques Guignard, conſervateur en chef de la bibliothèque de l’Arſenal, mentionne trois indices hiſtoriques d’une pratique qui ne ſera ainſi nommée qu’à la fin de l’époque moderne : le ſoin des Aſſyro-Babyloniens à protéger dans un étui de terre cuite les tablettes (en terre, elles auſſi) ſur leſquelles ils conſervaient leurs écrits ; Grecs & Romains enroulaient le papyrus de leurs volumen autour de bâtons d’ivoire qu’ils rehauſſaient d’embouts orfévrés ; il rappelle enfin qu’on a mis au jour, dans l’une des demeures d’Herculanum, une bibliothèque dans laquelle ſe trouvaient pluſieurs copies d’une même œuvre. » ſi je ſuis toujours de ce monde en 2 058, c’eſt un livre vieux de cinq cents ans que je pourrai alors tenir entre les mains, quand l’envie me viendra de feuilleter ce Catulle. Je me demande ſi Triſtan ſera toujours avec moi en 2 058 ou ſi mes manies auront eu raiſon de ſon amour. Il ne m’a d’ailleurs pas été ſimple de lui faire entendre que nous ne pourrions pas mélanger nos livres une fois inſtallés enſemble dans la ville d’Acaris. Sans doute la perſpective de cette inſtallation dans une cité dont je ſuis loin de ne garder que de bons ſouvenirs eſt-elle pour beaucoup dans l’inconfort que me cauſe l’impoſſibilité où je ſuis de ranger mes livres d’une manière qui me convienne. Si je n’arrive pas à les ranger, c’eſt parce que Triſtan & la préparation de nos projets communs dérangent profondément mes habitudes. Le déſordre ne règne dans ma bibliothèque qu’en proportion du trouble dont ma vie eſt gagnée. Les murs de ma demeure s’effritent, s’effondrent par endroits, dont les véritables pierres ſont les livres. Où ranger les livres, quand je ne ſais pas moi-même où ſera ma place ? Je me ſens perdu juſqu’au ſein de ce qui eſt encore, pour quelque temps, ma propre demeure.

17/05/2012, 01:23 | Lien permanent | Commentaires (6)

10/05/2012

 

Mercredi 9 mai 2 012

 

E

UGÈNE, mon couſin de France, qui ne s’eſt jamais tant ouvert à moi que depuis qu’il a fini par révéler à notre famille ſon goût pour les garçons, m’a confié dernièrement qu’Euphorion, ſon jeune amant, qu’il ne peut pas voir très souvent, à cauſe de la grande diſtance qui les ſépare habituellement l’un de l’autre (le garçon faiſant ſes études dans une ville fort éloignée de celle où vit Eugène), ſe connectait parfois à des ſites achriens ſur Internet, non pas tant pour faire des rencontres phyſiques que purement webmatiques, afin d’agrémenter de converſations à caractère érotique voire, occaſionnellement, de la viſion de perſonnes ſe filmant dans le plus ſimple appareil en train de manier leur virilité lors de dits plans cam, une activité ſexuelle réduite à être le plus ſouvent ſolitaire. Eugène dit accepter aiſément ces façons, qu’il ne juge pas plus condamnables que, par exemple, la fréquentation de ſites pornographiques. Loin de conſidérer ces agiſſements comme des écarts de conduite, mon couſin y voit plutôt le plus ſûr expédient pour empêcher qu’Euphorion ne ſoit tenté de le tromper. Sa tolérance & ſa confiance en ſon ami ſont d’ailleurs ſi grandes qu’il eſt allé juſqu’à permettre au garçon de ſe faire de nouvelles connaiſſances dans la communauté achrienne de la ville où il réſide, ce dernier n’ayant pas trouvé à ſe lier avec des camarades étudiants qu’il trouve de trop grands ſottiſe & conformiſme, ce que je n’ai guère de mal à croire, s’ils ſont, comme il eſt fort à craindre, de la même ſorte que ceux dont eſt affligé Triſtan. M’étonne davantage le fait qu’Eugène ſemble penſer qu’Euphorion ait de plus grandes chances de trouver au milieu du bétail achrien la moindre trace d’intelligence ou d’indépendance d’eſprit… Mais là n’eſt pas la queſtion ! Eugène s’inquiète de ce qu’Euphorion l’ayant pris au mot ait fini par ſe lier d’amitié avec une perſonne qu’il a rencontrée ſur l’un de ces ſites qu’il n’eſt cenſé fréquenter que dans le but de trouver un éphémère accompagnement viſuel aux activités ſolitaires dont ſon âge eſt ſi coutumier. S’étant aperçu qu’un certain Vatinius, donnons-lui ce nom, n’était pas aſſez phyſiquement à ſon goût pour lui ſervir d’adjuvant dans le déduit, Euphorion l’a néanmoins eſtimé aſſez prometteur pour s’en faire l’un de ces amis qu’Eugène l’avait juſtement exhorté à ſe trouver. A préſent, ce dernier eſt fort contrarié à l’idée que Vatinius, qu’il ſera peut-être amené à rencontrer, ſi devait durer la regrettable amitié que s’eſt mis à lui porter Euphorion, garde à l’eſprit l’ambiguïté du premier abord, auquel préſidait la pulſion ſexuelle. Car ſi mon couſin & ſon amant ſavent pouvoir ſe faire confiance, il ſemble que Vatinius veuille au contraire eſpérer quelque infidélité d’Euphorion, dont il eſt d’autant plus fondé à le croire capable qu’il lui ſemble l’avoir déjà ſurpris en train d’en commettre une, même ſi elle n’était que ‘‘virtuelle’’ & partant bien légère, & qu’Eugène l’avait d’ailleurs permiſe… Mais ſi elle était permiſe, ce n’eſt que parce qu’elle devait être ſans lendemain, c’eſt-à-dire ſans conſéquence. Ce qui n’était qu’un péché véniel a pris l’ampleur du péché originel : il entache une amitié qui ſera toujours ſuſpecte aux yeux d’Eugène, & que le diabolique Vatinius ne trouvera jamais aſſez coupable. Mon pauvre couſin ſe voit donc affublé des cornes virtuelles d’un cocu en puiſſance, du moins dans l’eſprit de Vatinius, car Euphorion eſt paradoxalement trop innocent pour pouvoir en imaginer au front de ſon amant. Cette confidence de mon couſin m’a aidé à mieux comprendre la raiſon pour laquelle Triſtan voyait ce journal d’un ſi mauvais œil. Je crois qu’il tient mes lecteurs pour autant de Vatinius, ſuſceptibles, à cauſe du péché originel que conſtitue à ſes yeux ce qu’il appelle, à tort ou à raiſon, mon ‘‘impitoyable acuité’’, mais à laquelle il ſemble prêter bien des caractères de l’aveuglement, de ſe méprendre (en me prêtant par exemple des intentions ou des faibleſſes qui pourraient démentir l’amour que je lui porte) ſur l’importance qu’il a réellement pour moi.

10/05/2012, 01:27 | Lien permanent | Commentaires (4)