Jeudi 7 juin 2 012 : HORTVS ADONIDIS

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Jeudi 7 juin 2 012

 

A

UJOURD’HUI avait lieu le procès de Mégalorge, l’homme qui m’avait agreſſé en novembre 2 011, pendant que j’étais en train de faire ce qui allait devenir à cauſe de lui ma dernière diſtribution hebdomadaire de proſpectus pour la ſociété ΑΔΞ. À l’entrée du Bouleutérion, le garde chargé du contrôle des perſonnes a commencé par m’expliquer que l’audience correctionnelle de deux heures commencerait à deux heures & demie & que j’avais donc largement le temps d’aller faire un tour en attendant… Comme je n’étais pas d’humeur à flâner, mais tout à mon inquiétude de devoir bientôt me trouver en la préſence de l’individu qui m’avait moleſté, devant un public à qui les plaideurs ſe feraient un devoir de ne rien celer de la couardiſe d’un Antire qui n’avait pas même été capable de ſe défendre du premier ivrogne venu ; preſſé de pénétrer dans ce lieu où je ne ſouhaitais pas me trouver, afin de me rapprocher du moment où j’en pourrais ſortir enfin, j’ai préféré demander au garde s’il ne m’était pas poſſible d’entrer quand même dans le Bouleutérion puiſque, après tout, les portes étaient ouvertes. C’était poſſible, en effet, mais le garde en convint avec cette mauvaiſe grâce ſi propre aux agents de la police, qui ſont ſans doute plus habitués à faire reſpecter ce qui eſt interdit plutôt qu’à rappeler ce qui eſt permis. Dans la ſalle des pas perdus, Mégalorge eſt venu s’aſſeoir ſur le ſiège immédiatement voiſin du mien, probablement dans le but de m’intimider. Il s’eſt alors très élégamment employé à retirer les chauſſures de ſes pieds, comme pour en faire tomber des grains de ſable qui s’y ſeraient logés… Dans la ſalle d’audience, en attendant notre paſſage, c’eſt moi qui ſuis allé m’aſſeoir tout devant lui, pour lui faire ſavoir que ſa préſence dans mon dos ne m’effrayait en rien & pour m’éviter d’avoir à poſer mes yeux ſur ſa perſonne. Ont d’abord été traitées, comme je crois que c’eſt l’uſage, les affaires dont les prévenus purgeaient déjà des peines d’empriſonnement, ſans doute pour leur permettre de rejoindre leurs geôles au plus tôt. Je dois à la vérité de dire que ſur les deux priſonniers, un ſeul portait un nom barbareſque, grâce à quoi la moitié ſeulement de la population carcérale préſente à l’audience était d’origine étrangère, l’autre prévenu étant un Grec d’origine grecque. Quant au reſte de l’aſſemblée, c’étaient, m’a-t-il ſemblé, des égyptiens qui la compoſaient plutôt que des mahométans, abſtraction faite, évidemment, des magiſtrats, des plaideurs & de moi. Et de Mégalorge ! Reconnaiſſons-lui au moins cette qualité. Le premier à être jugé était donc ce Grec qui purgeait déjà une peine de priſon, pour avoir incendié la roulotte de ſon rival amoureux. Il était pourſuivi cette fois pour le vol du téléphone portable de celle qui avait fini par ſe détourner de lui. C’eſt au cours de la perquiſition au domicile de l’incendiaire, lors de l’enquête ſur la deſtruction de la roulotte, que le téléphone, dont le vol avait été ſignalé quelque temps plus tôt par la belle indifférente, avait été retrouvé. Toute la défenſe de mon Grec qui, je ne m’en aviſe que maintenant, devait bien être un peu bohémien lui auſſi, pour s’être fait voler ſa belle par un homme à roulotte, était de dire qu’il avait trouvé le téléphone au ſortir d’un dancing, par terre, & qu’il était le premier étonné d’apprendre qu’il s’agiſſait juſtement de celui de ſa déloyale promiſe. Peu convaincant, il fut condamné à une peine de quatre mois d’empriſonnement ferme. Quant au Maure, il était pourſuivi pour outrage à agent dépoſitaire de l’autorité publique, puiſqu’il avait copieuſement injurié une gardienne de ſa priſon, dont il prétendait être la tête de Turc. Il l’avait même un temps ſoupçonnée d’être raciſte, crut-il bon d’ajouter, avant d’apprendre qu’elle avait un nom barbareſque elle auſſi. Je me demande ſi le juge n’a pas été un peu ſévère de condamner à un mois ſupplémentaire d’empriſonnement notre homme, qui devait être libéré à la fin de juin. Vint enſuite notre tour. Mégalorge ne conteſtait pas les faits de violence, mais leur accompliſſement en état d’ivreſſe. Car ſi ſa première intention, quand celui-ci fut interrogé par les enquêteurs, avait été préciſément d’alléguer cet état, fit remarquer le miniſtère public, ayant appris enſuite de ſon avocat le caractère aggravant de cette circonſtance, il lui importait à préſent de la démentir. Toute cette audience avait quelque choſe d’extrêmement relâché. Le préſident ſe montrait ſouvent railleur avec les prévenus ; le ſubſtitut du procureur s’exprimait à peu près comme une poiſſonnière ; l’un des plaideurs faiſait des pataquès ; il y eut deux coupures d’électricité & toute l’aſſemblée dut une fois évacuer le Bouleutérion à cauſe du déclenchement de l’alarme. Mais malgré ce relâchement général, j’étais quant à moi ſi ſoucieux de me tenir, ſi occupé à me donner un air impaſſible, pour ne pas me laiſſer atteindre par les très subtiles inſinuations de l’avocat de Mégalorge qui, pour mon malheur, m’a ſemblé être le plus brillant des plaideurs, que je ſuis ſorti des débats complètement épuiſé, ſans autre moyen, pour me remettre un peu, que d’aller à la ſupérette, chercher un paquet de ces œufs en chocolat de telle marque qui me font perdre tout contrôle, toute meſure, & que je mange ſans pouvoir m’arrêter tant que le ſachet n’eſt pas vide, raiſon pour laquelle j’eſſaie de m’interdire abſolument d’en acheter, hélas ſans grand ſuccès.

08/06/2012, 00:20 | Lien permanent | Commentaires (0)

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