Vendredi 17 août 2 012 : HORTVS ADONIDIS

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Vendredi 17 août 2 012

 

H

IER SOIR, pendant notre téléphonage, Triſtan, qui commence ſans doute à manquer un peu de griefs à me faire, a tout de même fini par trouver qu’il avait à me reprocher de ne pas me révolter aſſez ſouvent. Me révolter contre quoi ? Par exemple, contre l’interdiction qui nous était faite de marcher ſur les pelouſes, lors de notre viſite au château de La Brède, pendant notre récent ſéjour en France ! Il eſt vrai que j’avais attiré l’attention de Triſtan ſur ce point. Je ne ſais plus ſi j’ai trouvé le courage de lui répondre que je lui ſouhaitais d’avoir éventuellement dans la vie de plus grands motifs de révolte. Triſtan ſerait-il un épigone de ce vieillard dont me parlait Eugène, mon couſin de France, qui, parce qu’il avait, dans ſa jeuneſſe, participé comme obſcur gratte-papier à la rédaction de la Déclaration univerſelle des droits de l’homme, avait fini, ſur ſes vieux jours, non ſeulement par s’en croire l’auteur, mais ſurtout par le perſuader à ces idiots de Français, qui lui en prêtèrent une autorité parfaitement imméritée, mais dont il n’héſita pas à faire l’uſage néceſſaire pour donner un retentiſſement planétaire à tout ce roman de trente pages qu’il avait écrit un jour pour inciter l’univers à s’indigner, s’indigner, S’INDIGNER, peu lui importait, ſemble-t-il, contre quoi, pourvu qu’on s’indignât (& d’ailleurs, dans le titre dudit livre, ce verbe était employé abſolument, exactement comme celui de Triſtan hier ſoir) ? Se peut-il vraiment que ce dernier ſe gave du même foin que le bétail infini des ‘‘mutins de Panurge’’, dont le grand homme que j’évoquais tout à l’heure a du moins le mérite d’avoir écrit le bréviaire, titre de gloire à peine moins grand que celui d’être l’auteur de la Déclaration univerſelle des droits de l’homme, mais tellement moins précaire, en ces temps où l’humanité ſemble devoir irrémédiablement s’effacer derrière ce qu’il y a de bête en l’homme ? Et de quel droit Triſtan me demande-t-il des gages de mon aptitude à la révolte (comme s’il allait de ſoi qu’une telle faculté fût intrinſèquement bonne), lui qui, toujours d’accord avec ſes préjugés, me ſemble être d’un conformiſme total, acquieſçant immanquablement à tous ſes premiers mouvements, qui ſe trouvent coïncider preſque à chaque fois avec les pires courants de l’époque ? Au lieu de me blâmer comme il fait, que ne ſonge-t-il d’abord à ſe révolter contre lui-même ? « Ce que l’on doit renverſer, ce ſont les idées préconçues que l’on nourrit ſoi-même, ſur le vrai & le faux, le bien & le mal, le juſte & l’injuſte *. » Je m’étonne qu’ayant trouvé paſſionnante la lecture du Coloſſe de Marouſſi pendant ſon ſéjour dans la véritable Grèce, Triſtan n’ait pas été plus durablement impreſſionné par ces mots de Miller. Serait-il ſeulement capable de ſe rebeller un peu contre ſes inclinations les plus légères, par exemple contre celle qui le pouſſe à s’indigner de la moindre interdiction qui lui ſerait faite ? Qu’y a-t-il donc de ſi révoltant à ne pas pouvoir marcher ſur des pelouſes, puiſqu’il y a des allées ? Et pourquoi Triſtan trouve-t-il ſi tolérable de ne pas ſouffrir que j’aie d’autres révoltes que les ſiennes ? S’il me veut rebelle, c’eſt donc qu’il me veut libre ! Ne craint-il pas que je finiſſe par me révolter contre lui, contre le joug de ſes courtes vues, qu’il voudrait m’impoſer ?


* Henri Miller, Le Coloſſe de Marouſſi, Le Livre de Poche, page 112.

tête casquée

18/08/2012, 00:16 | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Votre prose, toujours, cher Straton, est admirable. Je suis heureux de vous lire !

Écrit par : Philerme | 21/02/2013

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Je suis heureux que cette prose vous plaise, cher Philerme, et moi, je suis impatient de lire vos vers !

Écrit par : Antire | 21/02/2013

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