Mardi 5 novembre 2 013 : HORTVS ADONIDIS

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Mardi 5 novembre 2 013

 

Catulle homme et femme

 

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ON ESTEBAN, mon ami des antipodes, ſouhaiterait que je reprenne la publication de mon journal actuel, ſans attendre d’avoir terminé la miſe en ligne de l’année déjà écoulée. Entendons ſa prière & reprenons donc ici : Eugène, mon couſin de France, m’a appris tout à l’heure, pendant notre téléphonage, que ſon pauvre pays s’agitait ces temps-ci autour d’un manifeſte (au titre & à la chute bien trop potaches pour ne pas nuire à une cauſe qui eût mérité d’être mieux ſervie), publié tout récemment par 343 ſoi-diſant ſalauds, donc, ayant choiſi de prendre la défenſe des clients de proſtitués, menacés, ſemble-t-il, par un projet de loi viſant à pénaliſer leurs coupables pratiques. C’eſt toujours « l’envie du pénal » dont parlait Philippe Muray ! M’étant moi-même longtemps proſtitué &, d’ailleurs, ayant recommencé à le faire il y a peu, à cauſe de la ſituation financière quaſi cataſtrophique dans laquelle je me trouve, je puis dire pour une fois que je me ſens concerné par le ſujet. C’eſt à deſſein que j’écrivais à l’inſtant les proſtitués au maſculin, car en Grèce auſſi bien qu’en France, il en va des proſtituées comme des infirmières : alors qu’il devrait être queſtion d’eux, on ne parle que d’elles ! Les bonnes conſciences ſont le plus ſouvent ſi mauvaiſes conſeillères, qu’elles vous font enfreindre juſqu’aux règles les plus élémentaires de la grammaire. Pourtant, en bonne grammaire, quand même il n’y aurait qu’un infirmier dans toute la France ou toute la Grèce, chaque fois qu’il ſerait queſtion de l’honorable corporation de celui-ci, il me ſemble qu’il faudrait la nommer en diſant : « les infirmiers » ! J’ai toujours le plus grand mal à prendre au ſérieux tous ces gens bien intentionnés qui, affectant de ſe ſoucier du bien-être, de la ſécurité, de la dignité, de la précarité, que ſais-je encore, d’un groupe de perſonnes qu’ils jugent, à tort ou à raiſon, faibles, menacées, exploitées, (c’eſt à ſavoir les proſtitués), négligent d’en prendre en compte toute une partie, tout un ſexe ! L’indifférence que ſemble leur inſpirer les proſtitués mâles me rend leurs beaux ſentiments ſuſpects. C’eſt comme s’il n’était accordé aucun crédit à ce que je pourrais avoir à dire ſur le ſujet, comme ſi la réalité de ce que je peux vivre était niée, comme ſi l’on prétendait que n’entrent pas vraiment dans ma bouche les mètres de bites que je dois ſucer pour financer, par exemple, la réparation de mon automobile, qui n’a pas pu paſſer avec ſuccès le contrôle technique, à cauſe d’une fuite au niveau du catalyſeur (dixit le garagiſte, car pour moi, tout cela eſt du chinois), ce qui empêche la meſure de la pollution. Il me faut, en ſomme, ſouffrir les pollutions de mes pratiques, pour ne plus polluer l’atmoſphère avec ma voiture ! Parler ſyſtématiquement des proſtituées au féminin revient à prétendre qu’il ne peut y avoir de proſtitution heureuſe. (« Heureuſe » n’eſt peut-être pas un mot très heureux, en l’occurrence, mais je veux dire par là que la proſtitution n’eſt pas toujours une condition malheureuſe, ou du moins une condition ſubie.) On dit « les proſtituées » au féminin, parce qu’on ne veut parler que de ces femmes, ſouvent étrangères, qui ſont victimes du banditiſme & réduites en eſclavage. Mais il exiſte auſſi une proſtitution libre, indépendante, choiſie (même ſi, peut-être, un tel choix ne ſe fait pas toujours avec beaucoup plus d’enthouſiaſme que ne pourrait en ſuſciter la perſpective de devenir caiſſière, dame pipi ou, par exemple, ce qui ſe trouve être également mon cas, profeſſeur particulier de français). Or cette autre proſtitution eſt généralement celle que pratiquent les garçons. J’écris généralement, parce qu’il n’eſt pas exclu, après tout, qu’il exiſte également des garçons réduits à l’état d’eſclaves ſexuels par des réſeaux mafieux, je ne ſais. Et bien ſûr, il y a auſſi toutes ces femmes qui ſe proſtituent en toute liberté. Il me ſemble que cette proſtitution d’hommes, dédiée très majoritairement au plaiſir d’autres hommes, eſt un élément très ancien de ‘‘la culture homoſexuelle’’, pour parler moderne ! Quel jeune pédé, pour peu qu’il fût doué d’un joli minois, d’une groſſe queue ou d’un petit cul, ne s’eſt pas une fois proſtitué ? C’eſt preſque un rite de paſſage ! Auguſtin & moi le faiſions très ſouvent lorſque nous étions étudiants, lui pour financer ſes nuits blanches & moi pour le payer lui ! Et puiſque j’en ſuis à parler de la ‘‘communauté homoſexuelle’’, il me faut auſſi ajouter que la proſtitution eſt rendue néceſſaire, dans ce milieu, par l’hyper-libéraliſme des mœurs ſexuelles, l’extrême compétitivité y ayant cours & l’obſoleſcence programmée quaſi générale des corps ! Je ne ſais plus où j’ai lu ou entendu que, comme chez le chien, il fallait faire une multiplication par trois ou quatre pour obtenir l’âge véritable d’un homoſexuel. À trente ans, c’eſt un vieillard. À quarante, il eſt mort aux yeux de ſes ſemblables. Sans les gens comme moi, les hommes qui me paient pour les toucher, pour les regarder, pour les careſſer, pour les embraſſer, pour les ſucer, pour les enculer, n’auraient probablement plus de contact phyſique avec perſonne & ſeraient condamnés au plaiſir ſolitaire, qui n’eſt plus un plaiſir, dès lors qu’on eſt condamné à lui ſeul, mais une malédiction. Je repenſe à cette pratique, que je revoyais pour la première fois l’autre jour depuis preſque trois ans. Il avait eu un cancer entre temps & n’était toujours pas guéri. Il était ſi triſte, quoique content d’être dans un bon jour ! Peut-être ſerai-je l’un de ſes derniers amants, peut-être le tout dernier… Et donc, aujourd’hui, ſi j’en crois ce que me dit Eugène, au nom du très reſpectable combat pour l’affranchiſſement de femmes eſclaves, certaines perſonnes voudraient abolir, dans la pauvre France, en en rendant impoſſibles les conditions (par la criminaliſation, c’eſt-à-dire l’interdiction des clients), la dernière liberté qu’il reſte à ceux qui n’ont plus rien, ou même à ceux qui eſtiment n’avoir pas aſſez : je veux parler de la poſſibilité de diſpoſer à ſa guiſe de ſon propre corps, pour s’en ſortir, comme on dit, ou ſeulement pour vivre mieux. Car la proſtitution peut être, comme le ſuicide, une ſortie volontaire, autrement dit : la réſolution, par un moyen certes extrême, mais, je le répète, volontaire, libre, d’une ſituation inacceptée. L’une de mes pratiques me demandait juſtement l’autre jour ſi j’avais honte de me proſtituer. En toute bonne foi, je lui ai d’abord répondu que non, puiſqu’il ne me ſemblait pas enfreindre les principes qui ſont les miens, il eſt vrai peu nombreux, ni très aſſurés d’ailleurs… Mais il exiſte deux ſortes de hontes. Il y a celle à laquelle je faiſais alluſion en répondant à mon client, & que je ne reſſens donc pas, & celle qui n’eſt pas la vôtre, je parle de la honte qu’autrui, la ſociété, le monde, la religion, le ſurmoi, les braves gens, d’autres encore, ſûrement, voudraient vous faire éprouver malgré vous, parce qu’ils vous réprouvent. C’eſt la honte qui vous expoſe aux moqueries, qui vous montre du doigt, qui vous jette la pierre ſur la place publique. Et cette honte, comme toute créature humaine, comme tout être ayant aperçu, dans ſa prime jeuneſſe, la cruauté des rires d’enfants dans les cours d’école, cette honte, oui, je la crains. Et la craindre, c’eſt déjà la connaître.


abc


Illuſtration : A. F. Coſÿnsin Catulle, Les Noces de Thétis et de Pélée, ſuivies de Poéſies, traduit par Héguin de Guerle, Le Pot caſſé, 1 928.


Mis en ligne le 13.XI.2013

06/11/2013, 02:13 | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Il est aussi, cher Antire, des personnes qui condamnent l'Art au seul motif que Baudelaire, dans ses Fusées, ou Mon Cœur mis à nu, je ne sais plus, avait écrit que l'Art était Prostitution, ce qui dans la bouche du Poète n'avait rien à voir avec ce que leur sottise pudibonde, jalouse et mesquine prétend y déceler. Baudelaire n'infirmait pas l'Art qu'il comparait ainsi, il le comprenait, et il l'aimait. Toutes mes pensées vous accompagnent, cher ami.

Écrit par : Philerme | 13/11/2013

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Les mètres de bite? Dieu du ciel! C'est du stakanovisme, à ceci près qu'il n'y a plus de mines de charbon en France. Il n'y a plus grand chose du reste. L'autre jour, dans je ne sais plus quel hebdomadaire, j'ai lu un article écrit par un journaliste qui avait essayé de vivre en ne consommant que des produits cent pour cent français. Pour illustrer le sujet, une photo le montrait à peu près nu dans un appartement tout aussi dépouillé, assis sur une chaise hors d'age, Louis je ne sais trop combien, derrière une table bancale sur laquelle était posé un vieux fromage. Bien entendu, il y a une certaine éxagération, je crois que la France produit encore des chaussettes.
Content, en tous cas; que tu aies repris la rédaction de ton journal.

Écrit par : esteban el tropical | 15/11/2013

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