Samedi 9 novembre 2 013 : HORTVS ADONIDIS

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Samedi 9 novembre 2 013

 

L

AMOURETTE que j’eſpérais avoir avec le dénommé Laliſtère ſemble s’être achevée avant même d’avoir pu commencer : & c’eſt à cauſe de notre déſaccord ſur un point de langue ! Je ne ſais plus comment j’en ſuis arrivé tout à l’heure, au téléphone, à lui demander pourquoi il n’avait pas fait d’études, mais celui-ci m’a répondu qu’il était tout de même chocolatier ! « ANTIRE – Oui, bien ſûr, je ſais que tu as une formation de chocolatier, mais je voulais parler d’études ſupérieures. » Que n’avais-je pas dit ! « LALISTÈRE – Crois-tu qu’il eſt facile de devenir chocolatier, que c’eſt à la portée de tous ? Il y a énormément de choſes à apprendre avant de pouvoir exercer ce métier ! ANTIRE – Mais je ne prétends pas qu’il eſt aiſé de devenir chocolatier, loin de moi cette idée ! Je voulais ſeulement dire que lorſqu’on demande à quelqu’un s’il a fait des études, on veut généralement parler d’études ſupérieures, d’études après le baccalauréat, d’études univerſitaires ! LALISTÈRE – Comment ? Prétends-tu que la ſociété n’a beſoin que d’univerſitaires ? ANTIRE – Mais non ! LALISTÈRE – Les études ne ſeraient intéreſſantes qu’à un haut niveau ? ANTIRE – Je crois que je préfère aller me coucher. LALISTÈRE – Les études ne ſont pas néceſſairement univerſitaires. Il y a autre choſe que les livres & la théorie ! ANTIRE – Mais enfin, ce n’eſt tout de même pas ma faute ſi avoir été formé à un beau métier comme celui de chocolatier ce n’eſt pas ce qu’on appelle d’ordinaire ‘‘avoir fait des études’’ ! Je crois que nous ne parlons vraiment pas la même langue. LALISTÈRE – Comment oſes-tu dire que je ne parle pas la même langue que toi ? Traite-moi de débile, tant que tu y es ! ANTIRE – Mais non ! Je fais ſeulement ce conſtat que tu te permets de donner aux mots des ſens qu’ils n’ont pas. Etre formé à un métier, ce n’eſt pas faire des études. Qu’eſt-ce que j’y peux, moi… Ouvre un dictionnaire, ça nous fera gagner du temps ! LALISTÈRE – Dis tout de ſuite que je n’ai jamais ouvert de livres de ma vie ! ANTIRE – Oh là là ! Mais non ! Pas du tout ! LALISTÈRE – Que je n’ai jamais appris à rédiger des lettres de motivations, que je n’ai jamais appris l’anglais, que je n’ai jamais étudié mes cours pour retenir les propriétés phyſiques d’un produit, que je n’ai jamais dû apprendre par cœur comment limiter le riſque de contamination microbiologique ! Pour toi, on me mettait un fouet dans les mains & je fouettais ma crème toute la journée ! ANTIRE – Mais non, je ſuis certain que tu as dû apprendre énormément de choſes pour devenir chocolatier, mais il ſe trouve que dans notre langue, apprendre, étudier ſes cours, & faire des études ſont des expreſſions qui n’ont pas le même ſens. LALISTÈRE – Tu as raiſon, je ſuis un débile qui ne ſait ſe ſervir que de ſes mains. Nous ne faiſons pas partie de la même claſſe ſociale, je ſuis un ouvrier, en bas de l’échelle, & toi, tu es un univerſitaire ! ANTIRE – Mais pas du tout, voyons, je ſuis chômeur depuis deux mois ! A mon avis, pour dire des choſes pareilles, du dois avoir un complexe d’infériorité, je ne vois pas d’autre explication ! LALISTÈRE – Pas du tout ! J’eſtime que j’ai fait des études ! Moi je m’aſſure que les gens mangent ! ANTIRE – Mais qu’eſt-ce que tu dis ? On ne peut pas ſe nourrir que de chocolat ! LALISTÈRE – Je te dis que les gens mangent ! C’eſt le premier des beſoins de l’homme ! Avant de pouvoir apprendre, l’homme doit ſe nourrir ! J’ai étudié à ma façon & ſelon mon métier. J’ai fait des études ! Des gens ſe ſont penchés ſur les produits. Ils les ont décortiqués. Ils les ont étudiés de fond en comble ! Tu dénigres leur travail. Tu dénigres notre métier & notre paſſion ! ANTIRE – Je n’ai rien dénigré du tout, ni perſonne ! Je n’ai fait qu’appeler un chat un chat. Mais à cauſe de ton complexe d’infériorité, tu as préſuppoſé que j’avais dit toutes ces choſes qui te bleſſent. Je ſuis atterré par les proportions que prend cette diſcuſſion, & cela ſeulement parce que tu refuſes arbitrairement de donner aux choſes le nom qu’elles ont dans notre langue ! Je préfère que nous en reſtions là. LALISTÈRE – Et moi je ſuis atterré de voir que tu n’es pas ouvert à la diſcuſſion. Comment oſes-tu dire que nous ne parlons pas la même langue ? C’eſt bleſſant. Tu as raiſon, il vaut mieux arrêter. ANTIRE – Nous ſommes au moins d’accord ſur ce dernier point. » Peut-être ai-je eu tort… Je veux dire tort d’accorder tellement d’importance au fait que j’avais raiſon… N’était-ce pas cela que Triſtan me reprochait, quand nous étions encore enſemble ? Mon intranſigeance ? Quelle importance tout cela a-t-il, au fond ? Il me ſemble que je pourrais avoir des aventures avec les êtres les plus ſimples, avec des inférieurs, des illettrés. J’en ai d’ailleurs eues déjà de nombreuſes. Comment pourrait-il en être autrement dans une province comme l’Argolide, où l’intelligence eſt ſi rare ? Même le meilleur des amis que j’aie ici, le cher, le ſimple Aſcagne, me fait parfois de la peine, quand je m’aperçois qu’il ne me comprend pas, parce que ſa langue eſt trop rudimentaire & dégradée. Mais ſi je puis avoir de tels amants, de tels amis, c’eſt à condition néanmoins que leur ignorance n’ait pas la prétention de devenir preſcriptrice en matière de langue ! Et pourtant, comment pourrait-il en être autrement ? Comment l’ignorance, à la fin, n’aurait-elle pas une telle prétention ? J’ai ſouvent remarqué que l’idiot pris en défaut, plutôt que de reconnaître la nullité d’une penſée mal exprimée, préférait attenter à l’intégrité de la langue en aſſumant ſans vergogne de l’avoir violée, ſoit en la calomniant, c’eſt-à-dire en l’accuſant d’être mauvaiſe où elle était bonne, ſoit en la proſtituant, autrement dit en la vendant pour bonne quand elle était fautive. Les hommes penſent mal parce qu’ils parlent mal. Et parce qu’ils penſent mal, ils veulent faire paſſer pour bonne leur ſale mauvaiſe langue. Quant à moi, parce que je n’aime pas cette ſale langue, je vais devoir me paſſer d’un garçon qui m’était phyſiquement très adapté. Il y avait longtemps que je ne m’étais pas ſi bien entendu ſexuellement avec quelqu’un. Quel idiot je fais !


Mis en ligne le 20.XI.2013

10/11/2013, 02:57 | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Lalistère ? Si vous me permettez cette question, cher Antire : Dans quel ouvrage avez-vous déniché ce nom superbe ? J'ai beau retourner sens dessus dessous ma bibliothèque et ma mémoire, je n'en trouve aucune trace ! Ou bien l'avez-vous créé de toute pièce, dès lors j'en salue, en passant, la beauté.

Écrit par : Philerme | 21/11/2013

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Cher Philerme, je n'ai pas vraiment créé ce nom, disons que j'ai francisé un mot grec, lalisteros, comparatif de lalos, qu'on pourrait traduire par "trop bavard". Je suis heureux que vous trouviez de la beauté à ce mot.

Écrit par : Antire | 22/11/2013

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