HORTVS ADONIDIS : Archives

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21/11/2013

Jeudi 21 novembre 2 013

 

M

ON COIFFEUR, qui n’ignore rien de notre ruine, me conſeille de téléphoner à Triſtan, pour tenter de ſavoir, ſous prétexte de prendre de ſes nouvelles, s’il m’eſt encore poſſible d’eſpérer un avenir avec lui. Mais à quoi bon ? Il eſt trop tard. L’être que j’aime encore ne correſpond déjà plus à aucune réalité tangible. Le Triſtan qui hante mes penſées n’eſt qu’une ombre dans ma mémoire, un ſpectre de ſouvenirs obſédants. En quelques ſemaines ſeulement, il ſera devenu quelqu’un d’autre, aura rencontré de nouveaux amis, changé d’habitudes, reçu des promeſſes qui ne ſont pas de moi, découvert de plus vaſtes horizons, ſur leſquels l’ombre chinoiſe de ma pauvre ſilhouette ne ſe découpera plus jamais. S’il attend avec impatience de pouvoir quitter Corinthe à la fin de l’année univerſitaire, ce n’eſt plus parce que lui manquent Acaris ou la pauvre Argolide, ſéjour de ma triſteſſe, mais parce qu’il ne rêve que de ſe réinſtaller encore plus loin de moi, à Athènes, dans cette ville où j’ai ſi peu ma place & qui m’eſt tellement étrangère. Pis encore ! L’Antire qui lui téléphonerait maintenant n’eſt plus celui que Triſtan a connu, admiré & chéri. Cet homme qui ſe croyait vivant eſt bien mort aujourd’hui & n’a peut-être exiſté que par la magie des grands yeux que Triſtan poſait ſur ſon être. Loin de ces regards enchanteurs, Antire eſt redevenu ce pauvre hère qu’il n’avait ſans doute jamais ceſſé d’être intérieurement, oublié des hommes & de Dieu, miſérable, plaintif & corrompu. Je ne pourrais plus parler à Triſtan. Il n’aurait pas pour moi la même oreille & ma bouche eſt ſouillée de baiſers & de corps étrangers.

 

Mis en ligne le 8.IV.2014

21/11/2013, 23:33 | Lien permanent | Commentaires (0)

19/11/2013

Mardi 19 novembre 2 013

Fourmi

I

L Y A UN MOIS ET DEMI que Triſtan & moi nous ſommes ſéparés. Sans doute y aurait-il quelque indécence à dire que c’eſt la pauvreté qui a rendu notre amour impoſſible, car nous ne ſommes évidemment pas tout à fait les plus à plaindre en ce monde, mais c’eſt tout de même faute d’argent que nous en ſommes arrivés là. Triſtan m’a toujours accuſé d’être imprévoyant. Je ne comprenais pas ſa colère, à mes yeux pure meſquinerie, lorſque, forcé de me voir un peu moins ſouvent qu’il l’aurait ſouhaité parce que l’argent me manquait pour payer ma part des billets de train, il me reprochait d’avoir acquis ce tableau ou ce deſſin de Vénance, dont la valeur pouvait s’élever juſqu’à cinq, peut-être dix trajets pour nous retrouver ! Il y a donc bien auſſi de ma faute dans notre déſaſtre. Triſtan prévoyait ſes recettes & dépenſes pour les deux ou trois ans à venir quand je n’ai jamais été capable de voir plus loin que le mois en cours ! Cigale & fourmi auraient-elles vraiment pu s’entendre plus longtemps, comme j’aimerais le croire ?

 

Cigale et fourmi

 

Mis en ligne le 28.II.2014

19/11/2013, 19:03 | Lien permanent | Commentaires (0)

17/11/2013

Samedi 16 novembre 2 013

 

langueur

 

L

AUTRE JOUR, à la ‘‘Galerie fabienne’’, Arthénice a parlé de ſa fille, qui doit avoir quelques années de plus que moi ſeulement. Cette dernière, lorſqu’elle eſt priſe de langueur, comme c’eſt le cas en ce moment (car j’ai cru comprendre qu’elle ſe ſéparait de ſon mari), interrompt le plus ſouvent ſes activités, ne prend plus aucun ſoin de ſes enfants ni même d’elle, & paſſe tout ſon temps au lit, apathique. « Elle a beſoin de dormir », explique un peu naïvement ſa mère. Je dirais quant à moi qu’elle eſt complètement dépreſſive, ou Junie, plus vulgairement, que cette pauvre fille eſt au fond du ſeau (c’eſt la grande expreſſion de ma ſœur). Depuis que je ne ſuis plus avec Triſtan, j’ai l’impreſſion d’être devenu comme cette fille d’Arthénice. Je ne fais plus, moi non plus, que dormir. Je peux paſſer des journées entières au lit, incapable même de lire, trouvant à peine la force de me lever pour nourrir la chienne Céladine. Je ne ſais par quel miracle il arrive parfois que je me ſente un peu moins accablé. Je ſors alors de chez moi, mais c’eſt pour conſtater qu’il pleut. Partout, de la griſaille, de la bruine, des averſes ou des trombes d’eau. Le ſoir, ſi je n’ai pas de rendez-vous licencieux (& c’eſt ſouvent le cas), je vais ‘‘Chez Suzarion’’, où je parle de mon déſarroi au pauvre Aſcagne, qui ne ſait trop qu’en dire. Je l’écoute enſuite me parler de ſa vie, de ſes projets, de la vente de ‘‘Chez Suzarion’’, ſurtout, qu’il eſpère rapide & qui m’accable un peu plus. Il me demande ſi je voudrai le ſuivre (après la vente) dans la cité d’Acaris, où il ſouhaiterait acheter une autre affaire. Eſt-il ſincère ? Sommes-nous amis juſqu’à ce point ? Pourquoi donc Aſcagne eſt-il ſi doué pour la vie & moi ſi peu ? Je n’ai pas toujours le cœur de bavarder avec ſes clients. Je ſens que ma triſteſſe les embarraſſe. C’eſt à peine ſi j’accepte les verres qu’on m’offre. Il n’eſt pas minuit quand je ſuis rentré chez moi. Triſtan occupe toutes mes penſées. C’eſt une véritable obſeſſion. Même la nuit, ſi je rêve, c’eſt de lui. Souvent, ce ſont des rêves affreux, où je le cherche déſeſpérément, où je le perds dans la foule, où il m’échappe quand je croyais l’avoir retrouvé, où je découvre finalement qu’il eſt mort. Mais il y en a parfois dheureux, dans leſquels nous ſommes enſemble, marchant l’un vers l’autre, aſſis l’un contre l’autre, ſouriant l’un à l’autre. Ce ſont des rayons de ſoleil, des bouffées d’air pur. Et je me réveille encore plus malheureux. J’ai même fait un rêve dans lequel nous nous rencontrions pour la première fois, où tout était donc encore à vivre. Ce n’était pas notre véritable rencontre. C’en était une autre, complètement différente, mais très réaliſte. Plus belle. C’était un coup de foudre. Je n’ai pas eu de coup de foudre pour Triſtan dans la triſteſſe de la vie réelle. Nous ne ſommes pas tombés amoureux l’un de l’autre. Nous le ſommes devenus, lentement, patiemment, difficilement : ſans magie ; avec beaucoup de peine. Même pendant mon récent ſéjour à Tégée, le ſoir, après nos ébats, alors que j’étais dans le lit de Laliſtère qui dormait à mon côté, c’eſt à Triſtan que je penſais. L’abſence de Triſtan, le manque de Triſtan, l’idée que ce n’était pas le corps de Triſtan qui était étendu là, près de moi, me tourmentaient & m’empêchaient de trouver le ſommeil. C’eſt la fatalité qui nous a ſéparés, Triſtan & moi. Le ſort nous eſt ſoudain devenu contraire. Et c’eſt par un moyen d’une grande trivialité qu’il a voulu nous frapper. Il a choiſi la bête échéance, début octobre, du contrôle technique de ma voiture, dont les réſultats ont été cataſtrophiques. Il y aurait eu pour près de trois mille drachmes de réparations ! Mieux valait encore en acheter une nouvelle ! Dans tous les cas, je n’avais pas l’argent néceſſaire pour me mettre en règle avec la maudite loi, injuſte, cruelle, fatale. Pour réunir la ſomme, il allait me falloir économiſer ſur tout, ne plus rien dépenſer, ſans doute pendant des mois, pas même pour payer ma part des billets de train que nous ne pourrions donc plus acheter, Triſtan & moi, pour nous retrouver, pour nous voir ſimplement, pour être enſemble, comme il ſied aux êtres qui s’aiment (& pour nous réunir non plus dans la cité d’Acaris, comme c’était le cas juſqu’alors, mais bien plus loin, à Corinthe, où Triſtan pourſuit déſormais ſes études, c’eſt-à-dire à plus de 3 500 ſtades d’Argos, diſtance, qui, pour nous, ſerait un véritable gouffre financier). Ce damné contrôle technique, cette ſtupide voiture, cette épave roulante, épuiſante à conduire, ſont tombés ſur nos têtes comme la foudre. Oui, il y eut bien un coup de foudre dans notre hiſtoire, finalement, mais ce fut pour en ſonner le glas, ce fut ce coup du ſort, qui laiſſa Triſtan dans un état de ſidération abſolue : tout à coup, il avait perdu la foi, ſa foi en nous, il ne nous voyait plus d’avenir poſſible, pire, il ne nous voyait plus de préſent. Il était devenu incapable d’eſpérer, de croire, de vouloir, de pouvoir. Il n’avait plus qu’une idée fixe : c’était qu’il lui fallait me voir impérativement mais que c’était devenu impoſſible. Il avait beſoin de moi, mais parce que je n’étais pas là, avec lui, il préférait mettre un terme à notre relation. Tout cela n’a rien de très rationnel, à mon ſens : comment diable Triſtan a-t-il pu décider de ne plus me voir, de me quitter, pour une raiſon auſſi abſurde, je veux dire juſtement parce qu’il ne ſupportait pas l’idée de ne pouvoir être près de moi autant qu’il l’aurait voulu ? C’était terrible de l’entendre me dire au téléphone, en pleurs : « Mais je veux te voir, Antire, j’ai beſoin de te voir. Comment va-t-on faire, ſi l’on ne peut plus ſe voir ? On ne peut pas continuer comme ça, ſans ſe voir ! Moi, je ne peux pas pourſuivre dans ces conditions ! C’eſt trop dur ! » Je lui ai bien dit que ce n’aurait ſans doute été que pour quelques mois, cette ſéparation, que nous avions d’ailleurs déjà traverſé de longues périodes ſans nous voir, notamment lors de ſon ſéjour dans la véritable Grèce, mais Triſtan ſemblait devenu impoſſible à raiſonner. « C’eſt trop dur ! C’eſt trop dur ! », répétait-il, puérilement. Triſtan n’entendait rien. Il était comme retombé dans les ſanglots de l’enfance. « C’eſt trop dur ! », voilà tout ce qu’il trouvait à dire. Et puis il ſavait ce qui l’attendait, puiſqu’il l’avait en effet déjà vécu : il ſavait d’expérience, déſormais, que ce ſerait en effet très dur pour lui de ne pas me voir pendant des mois. Peut-être, en renonçant, a-t-il voulu ſe donner l’illuſion de reſter maître de ſon deſtin. Plutôt que de l’attendre, de le ſubir comme un ſimple jouet, il eſt allé au-devant de ce mauvais ſort qui nous a frappés. Il en eſt devenu lui-même l’inſtrument ! Tout cela eſt ſi bête, ſi abſurde ! Comment Triſtan a-t-il pu baiſſer les bras ſi vite ? Pourquoi ne s’eſt-il pas montré plus combatif ? Il aurait fallu qu’il ſe montre plus fort, qu’il ſe comporte en adulte, en homme. Quelle ironie ! Lui qui me reprochait toujours de le traiter en enfant, de lui rappeler conſtamment ſa jeuneſſe ! Pourquoi ne s’eſt-il donc pas décidé à grandir enfin ? Je n’arrive pas à lui pardonner ſa faibleſſe, ſa déſertion, ſa trahiſon.

langueurb

Mis en ligne le 09.II.2014

17/11/2013, 01:58 | Lien permanent | Commentaires (1)

16/11/2013

Vendredi 15 novembre 2 013

 

danzas_de_la_muerte

 

J

E SUIS rentré ce ſoir de Tégée où, contrairement à mes craintes, j’ai pu paſſer trois jours avec Laliſtère qui, lors d’une réconciliation téléphonique, m’avait invité à venir le voir chez lui, en Arcadie. Ce court ſéjour m’a permis de confirmer hélas cette autre crainte que j’avais à ſon ſujet, & qui m’a fait d’ailleurs lui donner ſon nom dans ce journal : Laliſtère n’a ceſſé de parler pendant tout mon ſéjour chez lui, comme ſi le flux ininterrompu de ſes penſées lui ſortait littéralement de la bouche ! C’était épuiſant. Je n’avais donc pas d’autre choix que de lui faire l’amour, ſeul moyen (avec le ſommeil) de le faire taire : je ne veux pas dire par là que Laliſtère ne faiſait pas beaucoup de bruit pendant nos étreintes, mais les ſons qu’il émettait alors reſtaient fort heureuſement inarticulés, ce qui était pour moi très repoſant. Je ne ſais pourquoi je ſuis pris d’un tel appétit ſexuel depuis que j’ai recommencé mon activité de giton. Peut-être eſt-ce à cauſe de la néceſſité que j’éprouverais de me réapproprier tout le plaiſir que je diſpenſe à mes pratiques, mais qui eſt pour moi comme perdu, tant il recèle de dégoût, de feinte ou d’ennui, le plus ſouvent. Car ſi j’ai pu dire l’autre jour que la proſtitution était l’exercice d’une liberté, celle de diſpoſer de ſoi & de ſon corps, il s’agit bien évidemment d’une liberté exigeante, difficile, qui demande énormément d’effort, preſque de ſacrifice, à celui qui l’exerce, dans laquelle on peut perdre beaucoup, à commencer par ſoi, & qui néceſſite donc de pouvoir se retrouver, ſe reſſaiſir, pour reprendre en quelque ſorte poſſeſſion de ſoi. Car nous parlons ici d’une liberté paradoxale, en cela qu’elle conſiſte à nous dépoſſéder de nous, de notre corps, de nos ſens, pour les mettre au ſervice de quelqu’un qui nous ſerait complètement étranger, c’eſt-à-dire parfaitement odieux, s’il n’était homme, comme nous, & donc notre frère. Oui, c’eſt un ſacrifice, qui demande une réelle abnégation de ſoi. Mais pour qui, ce ſacrifice ? C’eſt ce dont je ne ſuis pas très ſûr, moi qui vis dans un monde, j’allais dire : entièrement abandonné de Dieu ; mais non, pas même abandonné de Lui, puiſqu’Il n’y fut jamais, puiſqu’Il ne put jamais ſeulement y porter un regard, faute d’exiſter. Dans un tel monde, les ſacrifices ne ſe font qu’au déſeſpoir d’autres hommes, des hommes abandonnés de tout prochain, ſur le front deſquels le temps dévaſtateur a gravé cette ride affreuſe, véritable malédiction : noli me tangere, comme ſi la fatalité, dans ſon acharnement, avait voulu les dépouiller même de leur chair, en ne leur permettant plus d’en jouir. Car il faut à ces malheureux payer la main qui pétrira leur pauvre matière devenue flaſque, il leur faut acheter la bouche qui verſera dans la leur l’haleine qui les maintient en vie. Sans doute ai-je tort, ſans doute m’exagéré-je beaucoup la portée de mon offrande, mais je ne puis m’empêcher d’y voir une tentative de ſainteté. C’eſt l’exercice d’une ſorte de charité ſans Dieu, par la chair : toucher ce qui ne peut plus l’être ; embraſſer ce qui n’eſt plus même aperçu ; redonner de la chaleur à ces corps abandonnés, condamnés à faire de leur vivant l’expérience glacée de la mort. Mais oui, ſans doute me fais-je beaucoup d’illuſions ſur cette prétendue charité, puiſque, après tout, elle me vaut une rétribution. Et puis, dans un tel commerce, il vient toujours un moment où les mots, les ſentiments, les diſcours, les illuſions, le flirt, la montée du déſir, n’ont aucune place : il faut ſe jeter à l’eau, s’immerger dans la boue, reſpirer les odeurs à pleins poumons, ſentir ſur ſa peau d’autres humeurs que les ſiennes, boire ſon dégoût juſqu’à la lie, & cul ſec ! Il faut, par exemple, maintenant, tout de ſuite, ſans attendre, ſans fioritures, ſans tous ces détours qui pourraient faire monter le déſir, plonger ſa langue dans un anus en gros plan, dépourvu de tout myſtère, occupant tout le champ de viſion, impoſant trop nettement tous ſes détails, parce que c’eſt le déſir d’untel, & qu’il a payé pour obtenir ſatisfaction. Il faut auſſi vous laiſſer explorer ſans pudeur, comme ſi vous étiez une bête expoſée ſur un marché : ſubir, par exemple, une langue vous fouillant les narines, comme c’eſt le jeu de tel autre, ou bien accepter que des doigts vous entrent dans la bouche (je ne ſais pourquoi les doigts ont toujours un goût ſi prononcé ! En ſucer m’eſt infiniment plus pénible que d’avoir à téter des bites). Et puis il y a cet autre aſpect du ſacrifice, car c’en eſt décidément un, qui n’eſt pas ſans rappeler celui que l’euchariſtie renouvelle à chaque meſſe, rendant ainſi poſſible, du moins ſelon les chrétiens, la réelle préſence du Chriſt : une odieuſe tranſſubſtantiation n’eſt pas loin de s’opérer, en effet, lors de la communion des corps à laquelle je m’adonne dans mes obſcènes meſſes à moi, au terme de laquelle eſt rendue réelle non pas la préſence du Sauveur, hélas, mais celle de ma propre perſonne devenue vieille, perdue à ſon tour, abandonnée de tous, ſans eſpoir, déjà morte. L’haleine que je ſens dans ma bouche, le corps que je tiens dans mes bras, ſont ceux que j’aurai dans vingt ou trente ans ! C’eſt ma propre déchéance qu’explorent mes yeux ſous les eſpèces de mon client, c’eſt par la nuit qui m’eſt promiſe, comme à tous, qu’eſt aſpirée ma queue plongée dans cette bouche édentée, c’eſt ſur le néant où je vais que s’ouvre cet anus preſſé de m’accueillir. Il me ſemble alors qu’étendu ſur un lit de mort je fais l’amour avec mon propre cadavre. C’eſt une expérience déſolante. Il eſt impoſſible de croire en Dieu, dans de tels moments. On ſait alors que la ſeule divinité qui préſide à l’ordre des choſes, c’eſt la déliqueſcence, la corruption, l’épuiſement, la pouſſière, l’évaporation. Tout eſt buée, dit l’Eccléſiaſte. Il n’eſt de Dieu que pour effacer cette buée ſur la vitre contre laquelle on a vécu.


Mis en ligne le 09.XII.2013

16/11/2013, 03:05 | Lien permanent | Commentaires (4)

10/11/2013

Samedi 9 novembre 2 013

 

L

AMOURETTE que j’eſpérais avoir avec le dénommé Laliſtère ſemble s’être achevée avant même d’avoir pu commencer : & c’eſt à cauſe de notre déſaccord ſur un point de langue ! Je ne ſais plus comment j’en ſuis arrivé tout à l’heure, au téléphone, à lui demander pourquoi il n’avait pas fait d’études, mais celui-ci m’a répondu qu’il était tout de même chocolatier ! « ANTIRE – Oui, bien ſûr, je ſais que tu as une formation de chocolatier, mais je voulais parler d’études ſupérieures. » Que n’avais-je pas dit ! « LALISTÈRE – Crois-tu qu’il eſt facile de devenir chocolatier, que c’eſt à la portée de tous ? Il y a énormément de choſes à apprendre avant de pouvoir exercer ce métier ! ANTIRE – Mais je ne prétends pas qu’il eſt aiſé de devenir chocolatier, loin de moi cette idée ! Je voulais ſeulement dire que lorſqu’on demande à quelqu’un s’il a fait des études, on veut généralement parler d’études ſupérieures, d’études après le baccalauréat, d’études univerſitaires ! LALISTÈRE – Comment ? Prétends-tu que la ſociété n’a beſoin que d’univerſitaires ? ANTIRE – Mais non ! LALISTÈRE – Les études ne ſeraient intéreſſantes qu’à un haut niveau ? ANTIRE – Je crois que je préfère aller me coucher. LALISTÈRE – Les études ne ſont pas néceſſairement univerſitaires. Il y a autre choſe que les livres & la théorie ! ANTIRE – Mais enfin, ce n’eſt tout de même pas ma faute ſi avoir été formé à un beau métier comme celui de chocolatier ce n’eſt pas ce qu’on appelle d’ordinaire ‘‘avoir fait des études’’ ! Je crois que nous ne parlons vraiment pas la même langue. LALISTÈRE – Comment oſes-tu dire que je ne parle pas la même langue que toi ? Traite-moi de débile, tant que tu y es ! ANTIRE – Mais non ! Je fais ſeulement ce conſtat que tu te permets de donner aux mots des ſens qu’ils n’ont pas. Etre formé à un métier, ce n’eſt pas faire des études. Qu’eſt-ce que j’y peux, moi… Ouvre un dictionnaire, ça nous fera gagner du temps ! LALISTÈRE – Dis tout de ſuite que je n’ai jamais ouvert de livres de ma vie ! ANTIRE – Oh là là ! Mais non ! Pas du tout ! LALISTÈRE – Que je n’ai jamais appris à rédiger des lettres de motivations, que je n’ai jamais appris l’anglais, que je n’ai jamais étudié mes cours pour retenir les propriétés phyſiques d’un produit, que je n’ai jamais dû apprendre par cœur comment limiter le riſque de contamination microbiologique ! Pour toi, on me mettait un fouet dans les mains & je fouettais ma crème toute la journée ! ANTIRE – Mais non, je ſuis certain que tu as dû apprendre énormément de choſes pour devenir chocolatier, mais il ſe trouve que dans notre langue, apprendre, étudier ſes cours, & faire des études ſont des expreſſions qui n’ont pas le même ſens. LALISTÈRE – Tu as raiſon, je ſuis un débile qui ne ſait ſe ſervir que de ſes mains. Nous ne faiſons pas partie de la même claſſe ſociale, je ſuis un ouvrier, en bas de l’échelle, & toi, tu es un univerſitaire ! ANTIRE – Mais pas du tout, voyons, je ſuis chômeur depuis deux mois ! A mon avis, pour dire des choſes pareilles, du dois avoir un complexe d’infériorité, je ne vois pas d’autre explication ! LALISTÈRE – Pas du tout ! J’eſtime que j’ai fait des études ! Moi je m’aſſure que les gens mangent ! ANTIRE – Mais qu’eſt-ce que tu dis ? On ne peut pas ſe nourrir que de chocolat ! LALISTÈRE – Je te dis que les gens mangent ! C’eſt le premier des beſoins de l’homme ! Avant de pouvoir apprendre, l’homme doit ſe nourrir ! J’ai étudié à ma façon & ſelon mon métier. J’ai fait des études ! Des gens ſe ſont penchés ſur les produits. Ils les ont décortiqués. Ils les ont étudiés de fond en comble ! Tu dénigres leur travail. Tu dénigres notre métier & notre paſſion ! ANTIRE – Je n’ai rien dénigré du tout, ni perſonne ! Je n’ai fait qu’appeler un chat un chat. Mais à cauſe de ton complexe d’infériorité, tu as préſuppoſé que j’avais dit toutes ces choſes qui te bleſſent. Je ſuis atterré par les proportions que prend cette diſcuſſion, & cela ſeulement parce que tu refuſes arbitrairement de donner aux choſes le nom qu’elles ont dans notre langue ! Je préfère que nous en reſtions là. LALISTÈRE – Et moi je ſuis atterré de voir que tu n’es pas ouvert à la diſcuſſion. Comment oſes-tu dire que nous ne parlons pas la même langue ? C’eſt bleſſant. Tu as raiſon, il vaut mieux arrêter. ANTIRE – Nous ſommes au moins d’accord ſur ce dernier point. » Peut-être ai-je eu tort… Je veux dire tort d’accorder tellement d’importance au fait que j’avais raiſon… N’était-ce pas cela que Triſtan me reprochait, quand nous étions encore enſemble ? Mon intranſigeance ? Quelle importance tout cela a-t-il, au fond ? Il me ſemble que je pourrais avoir des aventures avec les êtres les plus ſimples, avec des inférieurs, des illettrés. J’en ai d’ailleurs eues déjà de nombreuſes. Comment pourrait-il en être autrement dans une province comme l’Argolide, où l’intelligence eſt ſi rare ? Même le meilleur des amis que j’aie ici, le cher, le ſimple Aſcagne, me fait parfois de la peine, quand je m’aperçois qu’il ne me comprend pas, parce que ſa langue eſt trop rudimentaire & dégradée. Mais ſi je puis avoir de tels amants, de tels amis, c’eſt à condition néanmoins que leur ignorance n’ait pas la prétention de devenir preſcriptrice en matière de langue ! Et pourtant, comment pourrait-il en être autrement ? Comment l’ignorance, à la fin, n’aurait-elle pas une telle prétention ? J’ai ſouvent remarqué que l’idiot pris en défaut, plutôt que de reconnaître la nullité d’une penſée mal exprimée, préférait attenter à l’intégrité de la langue en aſſumant ſans vergogne de l’avoir violée, ſoit en la calomniant, c’eſt-à-dire en l’accuſant d’être mauvaiſe où elle était bonne, ſoit en la proſtituant, autrement dit en la vendant pour bonne quand elle était fautive. Les hommes penſent mal parce qu’ils parlent mal. Et parce qu’ils penſent mal, ils veulent faire paſſer pour bonne leur ſale mauvaiſe langue. Quant à moi, parce que je n’aime pas cette ſale langue, je vais devoir me paſſer d’un garçon qui m’était phyſiquement très adapté. Il y avait longtemps que je ne m’étais pas ſi bien entendu ſexuellement avec quelqu’un. Quel idiot je fais !


Mis en ligne le 20.XI.2013

10/11/2013, 02:57 | Lien permanent | Commentaires (2)

06/11/2013

Mardi 5 novembre 2 013

 

Catulle homme et femme

 

D

ON ESTEBAN, mon ami des antipodes, ſouhaiterait que je reprenne la publication de mon journal actuel, ſans attendre d’avoir terminé la miſe en ligne de l’année déjà écoulée. Entendons ſa prière & reprenons donc ici : Eugène, mon couſin de France, m’a appris tout à l’heure, pendant notre téléphonage, que ſon pauvre pays s’agitait ces temps-ci autour d’un manifeſte (au titre & à la chute bien trop potaches pour ne pas nuire à une cauſe qui eût mérité d’être mieux ſervie), publié tout récemment par 343 ſoi-diſant ſalauds, donc, ayant choiſi de prendre la défenſe des clients de proſtitués, menacés, ſemble-t-il, par un projet de loi viſant à pénaliſer leurs coupables pratiques. C’eſt toujours « l’envie du pénal » dont parlait Philippe Muray ! M’étant moi-même longtemps proſtitué &, d’ailleurs, ayant recommencé à le faire il y a peu, à cauſe de la ſituation financière quaſi cataſtrophique dans laquelle je me trouve, je puis dire pour une fois que je me ſens concerné par le ſujet. C’eſt à deſſein que j’écrivais à l’inſtant les proſtitués au maſculin, car en Grèce auſſi bien qu’en France, il en va des proſtituées comme des infirmières : alors qu’il devrait être queſtion d’eux, on ne parle que d’elles ! Les bonnes conſciences ſont le plus ſouvent ſi mauvaiſes conſeillères, qu’elles vous font enfreindre juſqu’aux règles les plus élémentaires de la grammaire. Pourtant, en bonne grammaire, quand même il n’y aurait qu’un infirmier dans toute la France ou toute la Grèce, chaque fois qu’il ſerait queſtion de l’honorable corporation de celui-ci, il me ſemble qu’il faudrait la nommer en diſant : « les infirmiers » ! J’ai toujours le plus grand mal à prendre au ſérieux tous ces gens bien intentionnés qui, affectant de ſe ſoucier du bien-être, de la ſécurité, de la dignité, de la précarité, que ſais-je encore, d’un groupe de perſonnes qu’ils jugent, à tort ou à raiſon, faibles, menacées, exploitées, (c’eſt à ſavoir les proſtitués), négligent d’en prendre en compte toute une partie, tout un ſexe ! L’indifférence que ſemble leur inſpirer les proſtitués mâles me rend leurs beaux ſentiments ſuſpects. C’eſt comme s’il n’était accordé aucun crédit à ce que je pourrais avoir à dire ſur le ſujet, comme ſi la réalité de ce que je peux vivre était niée, comme ſi l’on prétendait que n’entrent pas vraiment dans ma bouche les mètres de bites que je dois ſucer pour financer, par exemple, la réparation de mon automobile, qui n’a pas pu paſſer avec ſuccès le contrôle technique, à cauſe d’une fuite au niveau du catalyſeur (dixit le garagiſte, car pour moi, tout cela eſt du chinois), ce qui empêche la meſure de la pollution. Il me faut, en ſomme, ſouffrir les pollutions de mes pratiques, pour ne plus polluer l’atmoſphère avec ma voiture ! Parler ſyſtématiquement des proſtituées au féminin revient à prétendre qu’il ne peut y avoir de proſtitution heureuſe. (« Heureuſe » n’eſt peut-être pas un mot très heureux, en l’occurrence, mais je veux dire par là que la proſtitution n’eſt pas toujours une condition malheureuſe, ou du moins une condition ſubie.) On dit « les proſtituées » au féminin, parce qu’on ne veut parler que de ces femmes, ſouvent étrangères, qui ſont victimes du banditiſme & réduites en eſclavage. Mais il exiſte auſſi une proſtitution libre, indépendante, choiſie (même ſi, peut-être, un tel choix ne ſe fait pas toujours avec beaucoup plus d’enthouſiaſme que ne pourrait en ſuſciter la perſpective de devenir caiſſière, dame pipi ou, par exemple, ce qui ſe trouve être également mon cas, profeſſeur particulier de français). Or cette autre proſtitution eſt généralement celle que pratiquent les garçons. J’écris généralement, parce qu’il n’eſt pas exclu, après tout, qu’il exiſte également des garçons réduits à l’état d’eſclaves ſexuels par des réſeaux mafieux, je ne ſais. Et bien ſûr, il y a auſſi toutes ces femmes qui ſe proſtituent en toute liberté. Il me ſemble que cette proſtitution d’hommes, dédiée très majoritairement au plaiſir d’autres hommes, eſt un élément très ancien de ‘‘la culture homoſexuelle’’, pour parler moderne ! Quel jeune pédé, pour peu qu’il fût doué d’un joli minois, d’une groſſe queue ou d’un petit cul, ne s’eſt pas une fois proſtitué ? C’eſt preſque un rite de paſſage ! Auguſtin & moi le faiſions très ſouvent lorſque nous étions étudiants, lui pour financer ſes nuits blanches & moi pour le payer lui ! Et puiſque j’en ſuis à parler de la ‘‘communauté homoſexuelle’’, il me faut auſſi ajouter que la proſtitution eſt rendue néceſſaire, dans ce milieu, par l’hyper-libéraliſme des mœurs ſexuelles, l’extrême compétitivité y ayant cours & l’obſoleſcence programmée quaſi générale des corps ! Je ne ſais plus où j’ai lu ou entendu que, comme chez le chien, il fallait faire une multiplication par trois ou quatre pour obtenir l’âge véritable d’un homoſexuel. À trente ans, c’eſt un vieillard. À quarante, il eſt mort aux yeux de ſes ſemblables. Sans les gens comme moi, les hommes qui me paient pour les toucher, pour les regarder, pour les careſſer, pour les embraſſer, pour les ſucer, pour les enculer, n’auraient probablement plus de contact phyſique avec perſonne & ſeraient condamnés au plaiſir ſolitaire, qui n’eſt plus un plaiſir, dès lors qu’on eſt condamné à lui ſeul, mais une malédiction. Je repenſe à cette pratique, que je revoyais pour la première fois l’autre jour depuis preſque trois ans. Il avait eu un cancer entre temps & n’était toujours pas guéri. Il était ſi triſte, quoique content d’être dans un bon jour ! Peut-être ſerai-je l’un de ſes derniers amants, peut-être le tout dernier… Et donc, aujourd’hui, ſi j’en crois ce que me dit Eugène, au nom du très reſpectable combat pour l’affranchiſſement de femmes eſclaves, certaines perſonnes voudraient abolir, dans la pauvre France, en en rendant impoſſibles les conditions (par la criminaliſation, c’eſt-à-dire l’interdiction des clients), la dernière liberté qu’il reſte à ceux qui n’ont plus rien, ou même à ceux qui eſtiment n’avoir pas aſſez : je veux parler de la poſſibilité de diſpoſer à ſa guiſe de ſon propre corps, pour s’en ſortir, comme on dit, ou ſeulement pour vivre mieux. Car la proſtitution peut être, comme le ſuicide, une ſortie volontaire, autrement dit : la réſolution, par un moyen certes extrême, mais, je le répète, volontaire, libre, d’une ſituation inacceptée. L’une de mes pratiques me demandait juſtement l’autre jour ſi j’avais honte de me proſtituer. En toute bonne foi, je lui ai d’abord répondu que non, puiſqu’il ne me ſemblait pas enfreindre les principes qui ſont les miens, il eſt vrai peu nombreux, ni très aſſurés d’ailleurs… Mais il exiſte deux ſortes de hontes. Il y a celle à laquelle je faiſais alluſion en répondant à mon client, & que je ne reſſens donc pas, & celle qui n’eſt pas la vôtre, je parle de la honte qu’autrui, la ſociété, le monde, la religion, le ſurmoi, les braves gens, d’autres encore, ſûrement, voudraient vous faire éprouver malgré vous, parce qu’ils vous réprouvent. C’eſt la honte qui vous expoſe aux moqueries, qui vous montre du doigt, qui vous jette la pierre ſur la place publique. Et cette honte, comme toute créature humaine, comme tout être ayant aperçu, dans ſa prime jeuneſſe, la cruauté des rires d’enfants dans les cours d’école, cette honte, oui, je la crains. Et la craindre, c’eſt déjà la connaître.


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Illuſtration : A. F. Coſÿnsin Catulle, Les Noces de Thétis et de Pélée, ſuivies de Poéſies, traduit par Héguin de Guerle, Le Pot caſſé, 1 928.


Mis en ligne le 13.XI.2013

06/11/2013, 02:13 | Lien permanent | Commentaires (2)