Vendredi 15 novembre 2 013 : HORTVS ADONIDIS

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Vendredi 15 novembre 2 013

 

danzas_de_la_muerte

 

J

E SUIS rentré ce ſoir de Tégée où, contrairement à mes craintes, j’ai pu paſſer trois jours avec Laliſtère qui, lors d’une réconciliation téléphonique, m’avait invité à venir le voir chez lui, en Arcadie. Ce court ſéjour m’a permis de confirmer hélas cette autre crainte que j’avais à ſon ſujet, & qui m’a fait d’ailleurs lui donner ſon nom dans ce journal : Laliſtère n’a ceſſé de parler pendant tout mon ſéjour chez lui, comme ſi le flux ininterrompu de ſes penſées lui ſortait littéralement de la bouche ! C’était épuiſant. Je n’avais donc pas d’autre choix que de lui faire l’amour, ſeul moyen (avec le ſommeil) de le faire taire : je ne veux pas dire par là que Laliſtère ne faiſait pas beaucoup de bruit pendant nos étreintes, mais les ſons qu’il émettait alors reſtaient fort heureuſement inarticulés, ce qui était pour moi très repoſant. Je ne ſais pourquoi je ſuis pris d’un tel appétit ſexuel depuis que j’ai recommencé mon activité de giton. Peut-être eſt-ce à cauſe de la néceſſité que j’éprouverais de me réapproprier tout le plaiſir que je diſpenſe à mes pratiques, mais qui eſt pour moi comme perdu, tant il recèle de dégoût, de feinte ou d’ennui, le plus ſouvent. Car ſi j’ai pu dire l’autre jour que la proſtitution était l’exercice d’une liberté, celle de diſpoſer de ſoi & de ſon corps, il s’agit bien évidemment d’une liberté exigeante, difficile, qui demande énormément d’effort, preſque de ſacrifice, à celui qui l’exerce, dans laquelle on peut perdre beaucoup, à commencer par ſoi, & qui néceſſite donc de pouvoir se retrouver, ſe reſſaiſir, pour reprendre en quelque ſorte poſſeſſion de ſoi. Car nous parlons ici d’une liberté paradoxale, en cela qu’elle conſiſte à nous dépoſſéder de nous, de notre corps, de nos ſens, pour les mettre au ſervice de quelqu’un qui nous ſerait complètement étranger, c’eſt-à-dire parfaitement odieux, s’il n’était homme, comme nous, & donc notre frère. Oui, c’eſt un ſacrifice, qui demande une réelle abnégation de ſoi. Mais pour qui, ce ſacrifice ? C’eſt ce dont je ne ſuis pas très ſûr, moi qui vis dans un monde, j’allais dire : entièrement abandonné de Dieu ; mais non, pas même abandonné de Lui, puiſqu’Il n’y fut jamais, puiſqu’Il ne put jamais ſeulement y porter un regard, faute d’exiſter. Dans un tel monde, les ſacrifices ne ſe font qu’au déſeſpoir d’autres hommes, des hommes abandonnés de tout prochain, ſur le front deſquels le temps dévaſtateur a gravé cette ride affreuſe, véritable malédiction : noli me tangere, comme ſi la fatalité, dans ſon acharnement, avait voulu les dépouiller même de leur chair, en ne leur permettant plus d’en jouir. Car il faut à ces malheureux payer la main qui pétrira leur pauvre matière devenue flaſque, il leur faut acheter la bouche qui verſera dans la leur l’haleine qui les maintient en vie. Sans doute ai-je tort, ſans doute m’exagéré-je beaucoup la portée de mon offrande, mais je ne puis m’empêcher d’y voir une tentative de ſainteté. C’eſt l’exercice d’une ſorte de charité ſans Dieu, par la chair : toucher ce qui ne peut plus l’être ; embraſſer ce qui n’eſt plus même aperçu ; redonner de la chaleur à ces corps abandonnés, condamnés à faire de leur vivant l’expérience glacée de la mort. Mais oui, ſans doute me fais-je beaucoup d’illuſions ſur cette prétendue charité, puiſque, après tout, elle me vaut une rétribution. Et puis, dans un tel commerce, il vient toujours un moment où les mots, les ſentiments, les diſcours, les illuſions, le flirt, la montée du déſir, n’ont aucune place : il faut ſe jeter à l’eau, s’immerger dans la boue, reſpirer les odeurs à pleins poumons, ſentir ſur ſa peau d’autres humeurs que les ſiennes, boire ſon dégoût juſqu’à la lie, & cul ſec ! Il faut, par exemple, maintenant, tout de ſuite, ſans attendre, ſans fioritures, ſans tous ces détours qui pourraient faire monter le déſir, plonger ſa langue dans un anus en gros plan, dépourvu de tout myſtère, occupant tout le champ de viſion, impoſant trop nettement tous ſes détails, parce que c’eſt le déſir d’untel, & qu’il a payé pour obtenir ſatisfaction. Il faut auſſi vous laiſſer explorer ſans pudeur, comme ſi vous étiez une bête expoſée ſur un marché : ſubir, par exemple, une langue vous fouillant les narines, comme c’eſt le jeu de tel autre, ou bien accepter que des doigts vous entrent dans la bouche (je ne ſais pourquoi les doigts ont toujours un goût ſi prononcé ! En ſucer m’eſt infiniment plus pénible que d’avoir à téter des bites). Et puis il y a cet autre aſpect du ſacrifice, car c’en eſt décidément un, qui n’eſt pas ſans rappeler celui que l’euchariſtie renouvelle à chaque meſſe, rendant ainſi poſſible, du moins ſelon les chrétiens, la réelle préſence du Chriſt : une odieuſe tranſſubſtantiation n’eſt pas loin de s’opérer, en effet, lors de la communion des corps à laquelle je m’adonne dans mes obſcènes meſſes à moi, au terme de laquelle eſt rendue réelle non pas la préſence du Sauveur, hélas, mais celle de ma propre perſonne devenue vieille, perdue à ſon tour, abandonnée de tous, ſans eſpoir, déjà morte. L’haleine que je ſens dans ma bouche, le corps que je tiens dans mes bras, ſont ceux que j’aurai dans vingt ou trente ans ! C’eſt ma propre déchéance qu’explorent mes yeux ſous les eſpèces de mon client, c’eſt par la nuit qui m’eſt promiſe, comme à tous, qu’eſt aſpirée ma queue plongée dans cette bouche édentée, c’eſt ſur le néant où je vais que s’ouvre cet anus preſſé de m’accueillir. Il me ſemble alors qu’étendu ſur un lit de mort je fais l’amour avec mon propre cadavre. C’eſt une expérience déſolante. Il eſt impoſſible de croire en Dieu, dans de tels moments. On ſait alors que la ſeule divinité qui préſide à l’ordre des choſes, c’eſt la déliqueſcence, la corruption, l’épuiſement, la pouſſière, l’évaporation. Tout eſt buée, dit l’Eccléſiaſte. Il n’eſt de Dieu que pour effacer cette buée ſur la vitre contre laquelle on a vécu.


Mis en ligne le 09.XII.2013

16/11/2013, 03:05 | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

J'aime bien la gravure qui orne ton texte: c'est frais, léger, aérien oserais-je dire.

Écrit par : don esteban | 10/12/2013

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Le personnage de droite te ressemble un peu !

Écrit par : Antire | 11/12/2013

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Cher Antire,

Cette page douloureuse de votre journal m'a fait penser à ce poème de Pierre Jean Jouve, dans 'Matière céleste', consacré à une prostituée de Barcelone ; il s'intitule "La putain de Barcelone", et celle-ci s'exprime ainsi :

« Ose entrer après moi dans ces portes claquantes
Où suffit la cheville ardente d'un regard
La grotte brune avec le parfum du volcan
T'attend parmi mes jambes

Je suis la communiante des poils noirs
Le regard inhumain les soleils hébétés
J'ai traversé vingt fois sous un homme la mer
Le sol gras de la mer et le bleu et les moires

Ton membre de lumière mes globes de malheur
Et l'œil couché sous une bouche décorée
Ce sont là mes plaisirs mon vent mon désespoir.

Une ombre te retient l'univers te soutient
Client ! Nous deux épouvantés en un
Paraissons une fois sur l'éternité noire. »

Si j'avais écrit ce poème, je vous l'aurais dédié, cher ami, votre belle page l'aurait appelé.

Écrit par : Philerme | 11/12/2013

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Merci, cher Philerme.

Écrit par : Antire | 13/12/2013

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