Samedi 16 novembre 2 013 : HORTVS ADONIDIS

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Samedi 16 novembre 2 013

 

langueur

 

L

AUTRE JOUR, à la ‘‘Galerie fabienne’’, Arthénice a parlé de ſa fille, qui doit avoir quelques années de plus que moi ſeulement. Cette dernière, lorſqu’elle eſt priſe de langueur, comme c’eſt le cas en ce moment (car j’ai cru comprendre qu’elle ſe ſéparait de ſon mari), interrompt le plus ſouvent ſes activités, ne prend plus aucun ſoin de ſes enfants ni même d’elle, & paſſe tout ſon temps au lit, apathique. « Elle a beſoin de dormir », explique un peu naïvement ſa mère. Je dirais quant à moi qu’elle eſt complètement dépreſſive, ou Junie, plus vulgairement, que cette pauvre fille eſt au fond du ſeau (c’eſt la grande expreſſion de ma ſœur). Depuis que je ne ſuis plus avec Triſtan, j’ai l’impreſſion d’être devenu comme cette fille d’Arthénice. Je ne fais plus, moi non plus, que dormir. Je peux paſſer des journées entières au lit, incapable même de lire, trouvant à peine la force de me lever pour nourrir la chienne Céladine. Je ne ſais par quel miracle il arrive parfois que je me ſente un peu moins accablé. Je ſors alors de chez moi, mais c’eſt pour conſtater qu’il pleut. Partout, de la griſaille, de la bruine, des averſes ou des trombes d’eau. Le ſoir, ſi je n’ai pas de rendez-vous licencieux (& c’eſt ſouvent le cas), je vais ‘‘Chez Suzarion’’, où je parle de mon déſarroi au pauvre Aſcagne, qui ne ſait trop qu’en dire. Je l’écoute enſuite me parler de ſa vie, de ſes projets, de la vente de ‘‘Chez Suzarion’’, ſurtout, qu’il eſpère rapide & qui m’accable un peu plus. Il me demande ſi je voudrai le ſuivre (après la vente) dans la cité d’Acaris, où il ſouhaiterait acheter une autre affaire. Eſt-il ſincère ? Sommes-nous amis juſqu’à ce point ? Pourquoi donc Aſcagne eſt-il ſi doué pour la vie & moi ſi peu ? Je n’ai pas toujours le cœur de bavarder avec ſes clients. Je ſens que ma triſteſſe les embarraſſe. C’eſt à peine ſi j’accepte les verres qu’on m’offre. Il n’eſt pas minuit quand je ſuis rentré chez moi. Triſtan occupe toutes mes penſées. C’eſt une véritable obſeſſion. Même la nuit, ſi je rêve, c’eſt de lui. Souvent, ce ſont des rêves affreux, où je le cherche déſeſpérément, où je le perds dans la foule, où il m’échappe quand je croyais l’avoir retrouvé, où je découvre finalement qu’il eſt mort. Mais il y en a parfois dheureux, dans leſquels nous ſommes enſemble, marchant l’un vers l’autre, aſſis l’un contre l’autre, ſouriant l’un à l’autre. Ce ſont des rayons de ſoleil, des bouffées d’air pur. Et je me réveille encore plus malheureux. J’ai même fait un rêve dans lequel nous nous rencontrions pour la première fois, où tout était donc encore à vivre. Ce n’était pas notre véritable rencontre. C’en était une autre, complètement différente, mais très réaliſte. Plus belle. C’était un coup de foudre. Je n’ai pas eu de coup de foudre pour Triſtan dans la triſteſſe de la vie réelle. Nous ne ſommes pas tombés amoureux l’un de l’autre. Nous le ſommes devenus, lentement, patiemment, difficilement : ſans magie ; avec beaucoup de peine. Même pendant mon récent ſéjour à Tégée, le ſoir, après nos ébats, alors que j’étais dans le lit de Laliſtère qui dormait à mon côté, c’eſt à Triſtan que je penſais. L’abſence de Triſtan, le manque de Triſtan, l’idée que ce n’était pas le corps de Triſtan qui était étendu là, près de moi, me tourmentaient & m’empêchaient de trouver le ſommeil. C’eſt la fatalité qui nous a ſéparés, Triſtan & moi. Le ſort nous eſt ſoudain devenu contraire. Et c’eſt par un moyen d’une grande trivialité qu’il a voulu nous frapper. Il a choiſi la bête échéance, début octobre, du contrôle technique de ma voiture, dont les réſultats ont été cataſtrophiques. Il y aurait eu pour près de trois mille drachmes de réparations ! Mieux valait encore en acheter une nouvelle ! Dans tous les cas, je n’avais pas l’argent néceſſaire pour me mettre en règle avec la maudite loi, injuſte, cruelle, fatale. Pour réunir la ſomme, il allait me falloir économiſer ſur tout, ne plus rien dépenſer, ſans doute pendant des mois, pas même pour payer ma part des billets de train que nous ne pourrions donc plus acheter, Triſtan & moi, pour nous retrouver, pour nous voir ſimplement, pour être enſemble, comme il ſied aux êtres qui s’aiment (& pour nous réunir non plus dans la cité d’Acaris, comme c’était le cas juſqu’alors, mais bien plus loin, à Corinthe, où Triſtan pourſuit déſormais ſes études, c’eſt-à-dire à plus de 3 500 ſtades d’Argos, diſtance, qui, pour nous, ſerait un véritable gouffre financier). Ce damné contrôle technique, cette ſtupide voiture, cette épave roulante, épuiſante à conduire, ſont tombés ſur nos têtes comme la foudre. Oui, il y eut bien un coup de foudre dans notre hiſtoire, finalement, mais ce fut pour en ſonner le glas, ce fut ce coup du ſort, qui laiſſa Triſtan dans un état de ſidération abſolue : tout à coup, il avait perdu la foi, ſa foi en nous, il ne nous voyait plus d’avenir poſſible, pire, il ne nous voyait plus de préſent. Il était devenu incapable d’eſpérer, de croire, de vouloir, de pouvoir. Il n’avait plus qu’une idée fixe : c’était qu’il lui fallait me voir impérativement mais que c’était devenu impoſſible. Il avait beſoin de moi, mais parce que je n’étais pas là, avec lui, il préférait mettre un terme à notre relation. Tout cela n’a rien de très rationnel, à mon ſens : comment diable Triſtan a-t-il pu décider de ne plus me voir, de me quitter, pour une raiſon auſſi abſurde, je veux dire juſtement parce qu’il ne ſupportait pas l’idée de ne pouvoir être près de moi autant qu’il l’aurait voulu ? C’était terrible de l’entendre me dire au téléphone, en pleurs : « Mais je veux te voir, Antire, j’ai beſoin de te voir. Comment va-t-on faire, ſi l’on ne peut plus ſe voir ? On ne peut pas continuer comme ça, ſans ſe voir ! Moi, je ne peux pas pourſuivre dans ces conditions ! C’eſt trop dur ! » Je lui ai bien dit que ce n’aurait ſans doute été que pour quelques mois, cette ſéparation, que nous avions d’ailleurs déjà traverſé de longues périodes ſans nous voir, notamment lors de ſon ſéjour dans la véritable Grèce, mais Triſtan ſemblait devenu impoſſible à raiſonner. « C’eſt trop dur ! C’eſt trop dur ! », répétait-il, puérilement. Triſtan n’entendait rien. Il était comme retombé dans les ſanglots de l’enfance. « C’eſt trop dur ! », voilà tout ce qu’il trouvait à dire. Et puis il ſavait ce qui l’attendait, puiſqu’il l’avait en effet déjà vécu : il ſavait d’expérience, déſormais, que ce ſerait en effet très dur pour lui de ne pas me voir pendant des mois. Peut-être, en renonçant, a-t-il voulu ſe donner l’illuſion de reſter maître de ſon deſtin. Plutôt que de l’attendre, de le ſubir comme un ſimple jouet, il eſt allé au-devant de ce mauvais ſort qui nous a frappés. Il en eſt devenu lui-même l’inſtrument ! Tout cela eſt ſi bête, ſi abſurde ! Comment Triſtan a-t-il pu baiſſer les bras ſi vite ? Pourquoi ne s’eſt-il pas montré plus combatif ? Il aurait fallu qu’il ſe montre plus fort, qu’il ſe comporte en adulte, en homme. Quelle ironie ! Lui qui me reprochait toujours de le traiter en enfant, de lui rappeler conſtamment ſa jeuneſſe ! Pourquoi ne s’eſt-il donc pas décidé à grandir enfin ? Je n’arrive pas à lui pardonner ſa faibleſſe, ſa déſertion, ſa trahiſon.

langueurb

Mis en ligne le 09.II.2014

17/11/2013, 01:58 | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

C'est quand même fâcheux ces histoires d'argent. Ceci dit, les jeunes générations ne supportent plus la moindre contrariété. J'ai en tête la mésaventure arrivée au mari d'Alexandra David Neel, qui a peine marié, vit son épouse partir, pour quelques mois prétendit-elle, dans quelque lointain ashram indien. Il ne devait la revoir qu'une quinzaine d'années plus-tard, accompagnée d'un jeune lama, pas l'animal mais le moine, qu'elle s'entêtait à appeler mon fils et dont monsieur Neel n'était nullement le père. Je n'ai pas le souvenir qu'il ait demandé le divorce. Il va sans dire que jusqu'à sa mort, ce mari fantôme finança les expéditions de sa lointaine épouse et entretint avec elle une abondante correspondance.

Écrit par : don Esteban | 16/02/2014

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