Lundi 2 mai 2022 : HORTVS ADONIDIS

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Mare infecunditatis

 

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J

E VIS UNE EXPÉRIENCE ÉTRANGE depuis quelques jours. Il y a des années que j’avais acheté les quatre tomes de La Mer de la fertilité, des années que je me disais qu’il me fallait lire ces romans de Mishima, et des années que ces livres étaient restés à leur place dans ma bibliothèque, sans être lus. Du moins le croyais-je. Car, il y a quelques jours, commençant enfin (pensais-je !) la lecture de Neige de printemps, quelle ne fut pas ma surprise en constatant que tout le volume était annoté de ma main ! Mais annoté est beaucoup dire. Disons plutôt que des phrases y sont soulignées et des astérisques tracés dans les marges. Je ne retrouve aucune de ces phrases recopiées dans mon spicilège, ce qui signifie que j’ai lu le roman avant 2011. Et d’ailleurs, comme j’ai souillé le livre de ces soulignages et astérisques, ma lecture en doit être plus ancienne encore, et dater d’avant ma correspondance avec Dominique Autié, qui condamnait fort ces sortes de violences faites aux livres et qui est mort en 2008. (Il annotait ses livres sur des feuilles volantes, qu’il glissait entre les pages, et j’avais fini par faire de même. Mais je dois confesser que, depuis quelque temps, il peut arriver de nouveau que ma main se laisse aller à souiller les pages d’un livre avec de ces astérisques et soulignages. C’est en général lorsque je remets à plus tard la copie ou le commentaire des passages concernés dans mon spicilège. L’influence de Dominique Autié s’est peu à peu effacée en moi comme son blogue a fini par disparaître de la Toile, ai-je pu constater dernièrement…) Ces surlignages et astérisques sont la preuve que j’avais déjà lu le livre et, pourtant, je n’en garde absolument aucun souvenir. Je ne me souviens même pas que je l’ai oublié, comme il peut arriver à l’élève devant sa copie, qui se souvient d’avoir appris la leçon, leçon dont il ne lui reste pourtant rien, malgré ses efforts de remémoration, rien que le souvenir de l’avoir apprise en vain. C’est ce que j’appelle se souvenir d’avoir oublié. Les phrases, les passages saisissants ne m’évoquent rien de familier. Les passages soulignés non plus. Je ne comprends même pas comment certains d’entre eux ont pu me sembler dignes d’être relevés lors de ma première lecture. A aucun moment de ma seconde lecture je n’ai été traversé d’une sensation de déjà-vu. Ce n’est pas moi qui ai fait cette première lecture. C’est un autre. Et pourtant, cet autre, c’est moi, car les astérisques sont indubitablement de ma main. J’ai la très nette sensation que ma seconde a été une première lecture. Et je me suis senti tout excité comme lors d’une première fois en relisant le passage resté vierge des grains de beauté, que j’ai alors souligné et signalé d’un astérisque, comme au bon vieux temps immémoré : « Ayant levé le bras gauche pour y reposer sa tête, son côté gauche, généralement caché, se révélait à Honda, et derrière le mamelon gauche qui le fit penser à un menu bouton à fleur de cerisier, un groupe de trois petits grains de beauté noirs attira son regard. Il lui sembla qu’ils avaient quelque chose d’étrange. Pourquoi fallait-il que la chair de Kiyoaki fût ainsi marquée ? » Et dans mon exaltation toute nouvelle, j’ai encore noté dans la marge du haut : « Ces grains de beauté se retrouveront-ils chez Isao ? » Apparemment, puisque le passage n’avait été ni souligné ni marqué d’un astérisque, je n’avais pas eu l’intuition, lors de ma première lecture, que ces grains de beauté permettraient à Honda, dans Chevaux échappés, le second volume de La Mer de la fertilité, de reconnaître en Isao la réincarnation de Kiyoaki. L’auteur, pourtant, aidait beaucoup son lecteur à avoir cette intuition en parlant de chair marquée… Non seulement ce n’est pas moi qui ai fait cette première lecture, mais encore cet autre qui est pourtant bien moi était-il un peu crétin ! Or j’ai commencé hier la lecture de Chevaux échappés. Et de nouveau, je constate que tout le volume a été maculé de soulignages et astérisques. J’avais donc également déjà lu ce second tome, dont je n’ai pourtant pas plus conservé le souvenir. Il me semble sincèrement le découvrir pour la première fois à mesure que je le lis pour la seconde. Mais je constate à la page 53 que j’avais signalé d’un astérisque ce passage, lors de ma première lecture : « Honda était sur le point de suivre son exemple [celui d’Isao Iinuma, qui lui montre comment recevoir l’eau de la cascade] quand il se trouva jeter un coup d’œil au côté gauche d’Iinuma. Et là, en arrière du mamelon, à un endroit que le bras cache d’ordinaire, il vit distinctement un groupe de trois grains de beauté. / Honda se sentit parcouru d’un frisson. Il fixa les traits du vaillant garçon qui le regardait à son tour en riant sous la chute d’eau, les sourcils froncés à cause de l’eau, les yeux clignotant. / Honda se remémora les paroles qu’avait prononcées Kiyoaki avant de mourir : ‘‘Je te reverrai. Je le sais, sous la cascade.’’ » Bien sûr, à l’époque de ma première lecture, c’est probablement le souvenir des grains de beauté évoqués dans Neige de printemps qui m’avait amené à marquer d’un astérisque le passage de Chevaux échappés. Mais comment savoir si ce que j’ai pris pour une intuition lors de ma seconde lecture de Neige de printemps n’est pas plutôt un souvenir de ma première lecture de Chevaux échappés informée de celle de Neige de printemps, mais un souvenir qui n’aurait pas conscience de l’être, ou bien le souvenir d’un autre, de cet autre qui demeure tapi au fond de l’être, et qui est l’ensemble des versions passées de soi, d’un soi révolu, méconnaissable, étrange et étranger, inconnu comme le soldat, mais apparemment toujours là, ou plutôt inconsciemment là, dans sa tombe ? C’est dans un songe que, peu avant sa mort, Kiyoaki a cette prémonition, à la dernière page de Neige de printemps : « Je viens d’avoir un rêve. Je te reverrai. Je le sais. Sous la cascade. » Passage que j’ai également marqué d’un astérisque lors de ma seconde lecture, par intuition, ou par souvenir, donc… « Tout comme mer et ciel s’estompent ensemble à l’horizon, de même rêve et réalité pouvaient assurément se confondre lorsqu’on les regardait à distance », note Mishima à propos d’un Honda ébloui par « l’excès d’éclat du mystère » de la présence d’un Kiyoaki revenu parmi la foule des vivants. Pareillement se brouille la réalité de ma première lecture, qui ne semble pas avoir plus de consistance qu’un rêve, et qu’un rêve dont il ne me reste rien, comme de la plupart des rêves. Les différentes incarnations de Kiyoaki Matsugae, l’ami de jeunesse de Shigekuni Honda, sont le fil conducteur entre les quatre romans qui constituent La Mer de la fertilité. Mais je m’aperçois, à la relecture de ces romans, qu’il y a eu, au cours de ma propre existence, comme plusieurs incarnations de moi, qu’attestent la marque de quelques astérisques dans les marges de mes livres, comme les grains de beauté de Kiyoaki et Isao sur leurs corps. Ces incarnations me paraissent si lointaines qu’elles ne semblent pas avoir plus de consistance qu’un rêve, et qu’un rêve entièrement refoulé dans les profondeurs de l’inconscient. On croit à la réalité de son être, à son unité, à sa continuité, sur la foi de la conscience, qui semble être un flux ininterrompu depuis l’époque des premières pensées. Mais comment peut-on croire à cette continuité, quand on sait qu’il nous faut dormir toutes les nuits ? Notre propre, au contraire, est la solution de continuité. Nous sommes littéralement des gouffres, dans lesquels nous ne cessons de sombrer, de disparaître. M’est ici révélée la profonde inconsistance de mon être, mouvant comme des sables, aussi sombre que la nuit, et sans fond, comme l’abîme. Mais je m’avise également de la parfaite inconsistance des livres, je veux dire même des bons livres, dont la lecture peut n’avoir laissé aucune trace dans la mémoire du lecteur. Il doit y avoir quinze ans que je notais, dans Tu puer aeternus ou dans Hic est locus patriae, écrits tout deux pour le blogue de Dominique Autié, que les garçons sont des livres. (N’ayant pas retrouvé ces deux textes dans mes archives, décidément mal tenues, et le blogue d’Autié n’étant plus en ligne, il est fort à craindre que ces deux textes soient perdus pour toujours…) Mais je pourrais dire aussi bien que ce sont les livres qui sont des garçons, puisqu’il m’est possible de les avoir complètement oubliés, exactement comme il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer des garçons que je croyais nouveaux, mais qui m’assurent que nous avons déjà couché ensemble par le passé, passé dont je ne garde aucun souvenir, ce qui est toujours un peu embarrassant, surtout si le garçon en est vexé ou s’il croit pouvoir me le faire remarquer au beau milieu d’un repas entre amis. « Ah ? vraiment ? Nous nous connaissons ? — Mais oui. Tu ne te rappelles pas ? Nous avons couché ensemble, il y a environ deux ans ! — Ah ? Oui, c’est possible… Je t’aurai sans doute trop vu de dos pour m’en souvenir… » Muni du prénom de l’inconnu déjà rencontré, je fais parfois une rapide recherche dans ce journal, pour tenter de raviver ma mémoire, et c’est souvent le journal d’un parfait inconnu que je relis alors, des années plus tard… Encore récemment, un joli garçon, tout à fait à mon goût, est venu me parler sur Facebook, en se recommandant d’une coucherie passée dont je ne me souviens absolument pas. Mais comment ai-je pu oublier à ce point un garçon si fait pour me plaire, doué de quelques attributs remarquables, comme son origine étrangère, son polyglottisme ou son intérêt pour moi ? Il n’a pas encore trente ans, ce ne peut pas être si ancien ! Certes, l’effacement de ma mémoire me donne occasionnellement la chance de connaître de nouveau la fièvre d’une première fois, qui demeure presque toujours sans pareille, surtout pour ce qui est de la chair, qui n’est désirable que fraîche, je veux dire nouvelle, toute seconde fois étant déjà l’expérience de l’altération de toute chose, de la décomposition à l’œuvre en chaque instant. (Au fond, le plaisir de la chair relève de ces panis et circenses qu’évoque Hannah Arendt, dans La Crise de la culture, et dont « [l]es critères d’après lesquels on les devrait tout deux juger sont la fraîcheur et la nouveauté. ») Mais pour ce qui est des livres, œuvres de culture par excellence, c’est-à-dire objets censés tendre à une certaine permanence dans le monde, qui confine à l’immortalité, contrairement à l’homme, qui ne dure qu’un temps, comment se peut-il qu’ils se transmettent de génération en génération, sans laisser pour autant la moindre trace durable ou nette dans une existence humaine ? Il n’y a dans ce fait rien de paradoxal en réalité. Celui-ci s’explique très bien par l’impermanence foncière des hommes, qui ne fixent rien, qui ne font que passer, dont la nature est probablement de l’ordre de la perte et de l’oubli, qui sont des flux, quand la mémoire et la conservation sont des états, si étrangers à la nature de l’homme. Mais alors, à quoi bon lire, si l’on doit douter de la réalité de son propre être, si l’on n’est même pas sûr d’avoir existé ? Et à quoi bon écrire ? Lecture et écriture ne sont pas les tentatives qu’on croit de retenir ces choses, ce temps, ce sens qui nous échappent ; ce ne sont que des moyens de passer le temps.

02.V.2022

02/05/2022, 23:57 | Lien permanent | Commentaires (0)

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