20 mai 2022 : HORTVS ADONIDIS

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Le bousier

 

 

J

E DOIS AVOIR un peu les mœurs du bousier, car il m’arrive assez souvent de me rendre à Landes Partage, qui est, dans le département des Landes, une espèce d’entrepôt d’Emmaüs, mais sans la dimension confessionnelle. Presque tout m’y semble sale et laid, y compris le chaland. Mais on peut tomber parfois sur des livres intéressants. Par exemple, j’y ai trouvé pour quelques euros seulement une édition de l’Encyclopædia Universalis, le Larousse du XXe siècle, le Grand Larousse encyclopédique, le Grand Larousse universel, plusieurs auteurs classiques dans la collection L’Intégrale au Seuil, une édition reliée des Mémoires de Talleyrand, etc. C’est dans l’espoir de faire de ces trouvailles que, tel l’insecte coprophage, je vais fouiller dans les immondices produites en abondance par notre société goinfresque et dont les plus pauvres d’entre nous peuvent encore faire leur bonheur. Car il faut voir comme ils sont heureux de leurs emplettes usagées, et de pouvoir offrir telle robe atroce à cette petite fille ou s’équiper d’une nouvelle cafetière électrique, dont on les imagine aisément boire le filtrat dans des verres ou des mazagrans ! Ma nourriture peut sembler moins excrémentielle, mais ce serait oublier un peu vite que les livres, après tout, ne sont eux aussi que le résidu d’une excrétion (l’expression) humaine. J’ai le sentiment que tous ces ouvrages, dont je n’aurai jamais le temps de lire certains, se trouvent mieux chez moi qu’entre de mauvaises mains. Je crois que Dominique Autié appelait cela « sauver des livres ». Je venais de trouver une huitième édition de la Vie de Jésus, reliée, et une traduction de vingt-quatre poèmes de Georg Trakl par Gustave Roux, avec un frontispice d’Olivier O. Olivier, aux éditions La Délirante, quand j’entends appeler depuis l’entrée de l’entrepôt : « Haydn !!! On va s’en aller !!! » Et la voix d’un enfant de répondre aussitôt (mais vraiment d’un enfant qu’on n’avait pas besoin d’avoir sous les yeux, comme c’était mon cas, pour deviner qu’il était déjà comme usé, avec sa voix crasse, éraillée, et presque d’un fumeur, comme on imagine la voix des enfants du peuple à l’époque où l’enfance n’existait pas encore en tant qu’âge socialement déterminé) : « Attends ! Je choisis un livre ! » Et moi de m’exclamer intérieurement : « Ça alors ! Quelqu’un de parfaitement mal élevé a appelé son fils Haydn ! » Ce n’est que dans un second temps que je me suis avisé que mon invisible petit loqueteux ne pouvait pas sérieusement s’appeler Haydn. Sans doute ses parents l’avaient-ils affublé d’un de ces noms exotiques ou inventés, à l’orthographe généralement fantaisiste et qui abondent dans une école désormais tellement démocratisée qu’elle en est devenue franchement populeuse. Il me semblait d’ailleurs me souvenir de noms d’élèves dont la prononciation était assez voisine de celle de mon petit Haydn. Seulement, par un hasard cruellement farceur, le père avait prononcé le nom de son fils exactement comme on ferait, en français, celui du compositeur autrichien. Mais peut-être n’y avait-il aucune ironie dans ce hasard, qui ne faisait qu’annoncer dans ce jeune être, qui sait, la venue d’un nouveau Péguy, ou d’un second Camus, enfin, d’un troisième… Moi qui déteste les enfants, je me suis senti presque de l’amitié pour celui-là. Mais c’était surtout parce qu’il n’était qu’une idée d’enfant, que je n’avais pas même sous les yeux, et auquel mon imagination promettait un brillant avenir, plus brillant que mon présent d’insecte fouisseur.

20.V.2022

20/05/2022, 17:01 | Lien permanent | Commentaires (0)

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