Jeudi 26 mai 2022 : HORTVS ADONIDIS

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La fente ou la tente ?

 

 

I

L Y A PROBABLEMENT un jeu de mot de la part de Pétrone, lorsqu’il fait dire à Ascylte s’adressant à Encolpe : « Sic dividere cum fratre nolito. » (Pétrone, 11, 4). Ernout traduit : « C’est ce que tu appelles partager le bien fraternel ! Foin d’un pareil partage ! » Louis de Langle (cf. Itinera electronica) : « Ça t’apprendra une autre fois à rompre avec ton frère ». Grimal : « Voilà comme il ne faut pas partager en frère ! » Il a bien été question, plus tôt, d’un partage, quand Encolpe dit à Ascylte (Pétrone, 10, 4) : « Itaque communes sarcinulas partiamur ac paupertatem nostram privatis questibus temptemus expellere. » Ascylte, que ne satisfont pas les accords du partage, vient donc ici réclamer en quelque sort sa part de Giton. Mais alors qu’Ernout et Grimal donnent à dividere le sens de partager, de Langle, choisit celui de rompre, poétique selon Gaffiot. Ce que dénonce alors Ascylte, c’est une espèce de rupture unilatérale, dans laquelle Encolpe a gardé le meilleur pour lui (Giton). Les coups que donne l’un (« et me coepit non perfunctorie verberare ») serviront à l’autre de leçon : après quoi, Encolpe ne se risquera plus à de tels procédés : « Tu ne rompras plus de cette façon avec un frère ! » Dans tous les cas, le frater de cum fratre désigne Ascylte. Mais dividere peut avoir un sens obscène, celui de fendre, au sens où l’on peut dire que la femme possède une fente que l’homme n’a pas. Dividere, c’est fendre ou pourfendre quelqu’un au sens sexuel. Les mots d’Ascylte pourraient donc être aussi bien ceux d’un jaloux uniquement, qui n’aurait plus tant à l’esprit les termes d’un partage inéquitable, que l’objet de son désir, soit le petit Giton, que représenterait alors frater dans cum fratre : « Tu ne pratiqueras plus comme ça l’acte de fendre avec le mignon ! », s’écrierait Ascylte. Mais peut-être cette interprétation est-elle un peu forcée, parce que, dans un tel sens, plutôt que dividere cum fratre, on attendrait sans doute dividere fratrem, fendre le mignon. Mais à côté d’un sens obscène de dividere fondé sur l’idée de fendre, comme dans Plaute, Aulularia, 286 (« Post si quis vellet, te haud non velles dividi », « tu ne refuserais pas de te laisser fendre »), ne pourrait-on pas imaginer un sens obscène fondé sur l’idée de partage ? Ce qui serait partagé, ce serait le lit, et donc l’intimité sexuelle, comme le mot contubernium, soit la camaraderie des soldats qui partagent la même tente (tabernaculum), a fini par désigner l’intimité, les liens d’amitié. Ce qui serait partagé, dans la seconde origine que je suppose au sens obscène de dividere, ce serait la couche, le drap (ou même le vêtement que s’échangent parfois les amis), comme le mot vesticontubernium, rencontré un peu plus tôt dans le texte (Pétrone, 11, 3), le suggère : « Quid agebas, inquit, frater sanctissime ? Quid ? Vesticontubernium facis ? » (Ernout : « Hé quoi ? Logé à deux sous la même tente ? » ; de Langle : « Quoi ! Vous logez à deux dans un seul manteau ? » : Grimal : « Eh bien, tu fais de la cohabitation ? » (Il est plaisant de noter que la « tente » d’Ernout est un homophone de l’injurieux « tante », dont nos personnages ont les mœurs ; que le « manteau » de de Langle a une espèce de parenté sonore avec le début de « mentula », sans laquelle on ne saurait dividere au sens obscène de fendre ; et qu’on entend « bite » dans la « cohabitation » de Grimal. Mais peut-être ne faut-il pas imputer ces hasards, heureux ou non, à nos traducteurs, et sans doute est-ce moi qui ai l’ouïe un peu trop fine…)) Ainsi le jaloux s’écrierait-il quelque chose comme « Tu ne cohabiteras plus ainsi avec le mignon ! », « Tu ne feras plus ce partage [sexuel] avec le mignon ». Mais, dans tous les cas, que le sens obscène de dividere soit fondé sur l’idée de fendre ou sur celle de partager la couche, s’il est obscène, c’est parce que l’acte auquel il est fait allusion, c’est l’enculade. Or, on pourrait imaginer que, le frater de cum fratre, désignant de nouveau Ascylte, ce dernier fasse un usage figuré du verbe dividere au sens d’enculer, et qu’il veuille dire : « Tu ne feras plus ainsi l’enculade avec un frère », c’est-à-dire « Tu n’enculeras plus ton frère comme ça ». Nous voici donc revenus à notre point de départ d’un partage inéquitable, dans lequel Ascylte s’estime lésé : il s’est fait enculer, comme on dit très grossièrement, et ça ne se reproduira plus.

26.V.2022

26/05/2022, 17:48 | Lien permanent | Commentaires (0)

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