HORTVS ADONIDIS : junie

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Dimanche 23 août 2015

 

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H

IPPONAÜS ET MA SŒUR JUNIE se sont mariés hier. Il faisait une chaleur suffocante. Entre les familles, les démonstrations d’affection, la complicité des amis, le bonheur des mariés, je ne savais plus où trouver une place. La bonne humeur était générale. Ce n’était que rires et discours et plaisanteries et musiquette, trémoussements et gesticulations sur la piste de danse. Je vivais un cauchemar éveillé. Mais le plus difficile, c’était la pensée que mes deux sœurs s’étaient mariées avant moi, qui suis pourtant leur aîné. Il est vrai que je n’ai pas pour projet de convoler en justes noces. Mais quand bien même j’en aurais l’intention, il n’y avait aucun prétendant à mon côté, hier soir, à la table des mariés… Ma sœur Délie et le beau Lycidas, son mari, venus de Nauplie assister à la noce, habitent chez moi pour quelques jours. Bien qu’il porte un nom parfaitement grec, Lycidas est né d’un père étranger. Il porte une main de Fatma autour du cou et ne mange pas de porc. En revanche, il boit énormément, peut-être pour s’aider à supporter un environnement qui n’est pas le sien, c’est-à-dire ma famille... Comme je le comprends ! Il y a quelque chose de lunaire chez ce garçon. Pour plus de commodité, nous prenons nos repas chez ma mère, où sont logés mon père, sa femme, mon oncle et ma tante. Quand ma mère lui demande s’il veut que son omelette soit baveuse (pour remplacer le porc), Lycidas se tourne vers Délie et la questionne : « Baveuse ? C’est comment, une omelette baveuse ? » Mieux : si ma mère lui demande comment il aime que soit cuit le saumon, il se tourne encore vers ma sœur et l’interroge : « Délie, peux-tu me dire comment j’aime manger le saumon ? parce que moi, je ne sais pas. » C’est un spectacle amusant et touchant à la fois. Mais quelque chose m’a tout particulièrement touché hier soir, c’est le discours de Junie. Elle n’espérait plus depuis des années vivre un jour ce qu’elle vivait aujourd’hui. Elle pensait que tout cela, le bonheur, l’amour, ce n’était pas pour elle, que ça lui était interdit. Et pourtant, au moment où elle s’y attendait le moins, elle avait rencontré Hipponaüs. Il ne fallait jamais perdre espoir, les choses finissaient toujours par arriver. C’était très simple, et très court, sans les circonvolutions d’usage. Un discours qui me parlait cruellement, car s’il est une chose que je ne peux pas croire, moi non plus, c’est bien que cela m’arrive un jour… Plus j’avance dans la vie, ou plus je me dirige vers la mort, si l’on préfère, et plus j’ai le sentiment d’appartenir à une race maudite, d’être condamné à l’errance, à la vie sans attaches, à la dérive. Il y a en moi un manque profond, un défaut constitutif, qui m’empêche d’aimer et de me laisser aimer. Ce vide, c’est mon centre. C’est un trou, autour duquel je tourne et je tourne sans pouvoir m’arrêter. Je serai toujours seul, parce que je serai toujours moi.

 

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Mis en ligne le 30.X.2015

23/08/2015, 22:53 Publié dans 2015, Délie, Hipponaüs, Journal, Junie, Lycidas, Nauplie | Lien permanent | Commentaires (0)