HORTVS ADONIDIS : Archives

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30/07/2022

 

J

E VIENS DE TERMINER la transposition en vers français de la troisième élégie du premier livre de Tibulle. Et j’ai déjà écrit directement en français une première élégie et presque achevé la seconde. Le distique élégiaque français que j’ai imaginé pour l’occasion, constitué d’un décatétrasyllabe et d’un alexandrin rimant ensemble, se prête assez bien à la traduction de l’élégie latine. Si bien que me vient une nouvelle idée de livre, qui consisterait dans la traduction de tout le premier livre de Tibulle. Je veux écrire aussi un livre d’élégies directement en français, et il y a également Nec amor et Herculanum, qui sont actuellement complètement à l’arrêt. Et pour la prose, Une vague souveraine, également à l’arrêt, sans parler de Sapor et Sopor, qui n’est guère beaucoup plus qu’un titre pour l’instant. Ce sont six livres en tout, que ne peut évidemment pas mener de front quelqu’un qui, à sa table de travail, a déjà bien du mal à garder en équilibre le front qui lui pèse en la main. Et tout cela pour quels lecteurs ? Les maigres extraits qu’il m’arrive de publier sur ma page Facebook sont absolument sans succès. Et quand je vois le peu de zèle que je mets à chercher un éditeur au Testament d’Attis, je me dis que je n’écris à peu près que pour moi, et pour la chienne Clarinette, qui m’écoute me relire. Tous les lecteurs devraient être des chiennes Clarinette : elle ne m’applaudit jamais quand j’ai fini de lui faire la lecture, ne me convie à aucune causerie sur mon œuvre, ne me demande aucun autographe sur son exemplaire inexistant, ne s’adonne à aucune critique littéraire, ne me fait signer aucun contrat d’édition et n’attend pas de moi que je me vende aux étals d’un salon du livre ou d’un marché de la poésie. La prostitution, j’ai déjà donné, mais quand j’avais vingt ans ! par atavisme sous-culturel, ou pour le sport, quand je rivalisais avec S***, mon grand ami de l’époque. Mais aujourd’hui, ce n’est vraiment plus de mon âge. Et d’ailleurs S*** est devenu quelqu’un de très comme il faut. Et puis, qui voudrait payer pour une carcasse déjà si mal ajustée à son cuir distendu, et pleine de vers avant même d’en être mangée ?

30.VII.2022

30/07/2022, 12:59 | Lien permanent | Commentaires (0)

20/07/2022

 

Mots pour morts

 

 

J

’AI ENTENDU l’autre jour dans la bouche de l’une de ces bonnes femmes qui ont particulièrement voix au chapitre (étant régulièrement invitées sur les chaînes de bavardage en continu), mais dont j’ai par bonheur oublié le nom, car ce serait sans doute manquer de courtoisie que de désigner cette baragouineuse à la moquerie de Français qui, de toutes les façons, se moquent surtout de la manière dont on massacre leur langue, ayant d’ailleurs généralement mieux à faire que me lire ; je l’ai donc entendue dire, à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv et au sujet du devoir de mémoire ces mots d’une grammaire douteuse : « cette mémoire que j’ai transmis [sic] à mes enfants »… Car il ne suffit pas à ces bonnes femmes de faire des fautes, il faut aussi qu’elles fassent des enfants… Mais celle-ci a beau faire ces choses-là, elle ne fait manifestement pas les liaisons, si bien qu’il ne fait aucun doute qu’elle n’a pas accordé le participe avec le pronom relatif féminin, complément d’objet direct antéposé. Or il n’y a que trois mots entre le participe « transmis » et l’antécédent « mémoire », que la belle parleuse sait être féminin, semble-t-il, puisqu’elle est capable de dire « cette mémoire » plutôt que « ce mémoire ». Il n’a donc fallu que trois mots à cette locutrice pour perdre le fil, c’est-à-dire pour perdre la mémoire, pour oublier. Et pourtant, cette femme à la mémoire manifestement courte vient nous parler du devoir de mémoire… J’ai du mal à prendre au sérieux quelqu’un qui a le souci du souvenir de la destruction des Juifs d’Europe il y a quatre-vingts ans, mais qui perd la mémoire de sa propre phrase au moment même où il la prononce. J’oserai donc cette sentence un peu sévère : il ne saurait-y avoir sérieusement de devoir de mémoire sans bonne grammaire. Bien sûr, on pourrait m’objecter assez raisonnablement que devoir de mémoire et règle de grammaire ont assez peu de rapport entre eux. C’est vrai. Ou disons plutôt que ce rapport ne nous saute pas aux yeux. Mais ce n’est que parce que nous appartenons à des générations qui ne se contentent pas d’être aveugles : il leur faut aussi se voiler la face, pour être bien sûres de ne rien voir. La question n’est pas si le devoir de mémoire est bien opportun désormais, comme j’ai entendu sur la même chaîne, dans la même émission, Alain Jakubowicz en douter. Après tout, qu’a-t-on besoin de regarder vers le passé quand on est à ce point aveugle ? Et surtout, en est-on vraiment capable ? Quant à moi, je n’ai pas vraiment d’avis sur la question. Mais si la mémoire dont il est question doit faire l’objet d’un devoir à observer, il me semble que ce devoir ne saurait s’accomplir sans un minimum de tenue. On ne se rend pas à des obsèques comme on irait au carnaval, aux putes ou à la plage. On ne balance pas un cercueil dans le trou qui vient d’être creusé comme on ferait d’un supplicié dans une fosse commune. On y met quelques formes. Le souvenir des morts, lui aussi, demande de telles formes. Et la première des formes est celle qu’on donne à la langue, et qu’on appelle généralement grammaire. Il ne suffit pas, pour être formel, de porter costume et cravate, comme font tous ces petits marquis qui, parlant comme des poissonnières, ne trompent personne, si ce n’est leurs semblables, qui tendent à se confondre, il est vrai, avec la grande majorité. Le relâchement de la langue étant devenu à peu près universel, je ne vois pas très bien comment serait possible un accomplissement du devoir de mémoire de manière décente, je veux dire possible en de tels termes, ceux de la méchante parlure de nos contemporains, dont d’ailleurs je ne m’exclus pas, car depuis que je les fréquente un peu davantage, je me suis mis à parler comme eux, moi aussi (par cette raison que, sorti de ma prose et de mes vers, je n’ai aucune personnalité.) La décence ne me semble pas être possible en même temps que la licence. Les mots sont des morts, eux aussi, mais des morts d’un genre particulier, que nous ressuscitons à chacune de nos phrases, pour mieux les massacrer. Il y a dans notre parlure une pente étrangement génocidaire. « Mais ces massacres ne sont que métaphoriques », pourrait-on m’objecter, « massacrer des mots, massacrer la langue, ce n’est pas la même chose que massacrer des hommes. » Non, c’est vrai, et d’abord parce qu’il faut de la volonté pour massacrer des hommes, et beaucoup d’organisation pour le faire comme l’ont fait les nazis ; alors qu’il y a dès l’origine du massacre de notre langue un défaut manifeste de volonté, une espèce de paresse propre à l’époque, mais aussi un certain goût pour la familiarité, pour l’informel, c’est-à-dire pour une forme d’amitié très dégradée, comme j’imagine qu’on doit la pratiquer dans les vestiaires ou dans les réunions tupperware, c’est-à-dire grossière et sotte, sans profondeur, sans doute parfois un peu brutale, comme peut l’être la bête, même brave, mais non pas meurtrière au sens propre. Pourtant, il est bien possible de rapporter le massacre des hommes et le massacre de la langue à un même ordre d’idée : Raphael Lemkin le fait dans la définition qu’il donne de ce qu’il est le premier à nommer génocide, dans Axis rule in occupied Europe, laws of occupation, analysis of government, proposals for redress, paru à Washington en 1944. Selon Lemkin, le génocide ne consiste pas nécessairement dans la destruction immédiate d’une nation. Il peut consister en un plan de destruction. « The objectives of such a plan, écrit-il, would be disintegration of the political and social institutions, of culture, language [c’est moi qui souligne], national feelings, religion, and the economic existence of national groups, and the destruction of the personal security, liberty, health, dignity, and even the lives of the individuals belonging to such groups. » (Op. cit., p. 79) Dans un tel plan figure bien la destruction de la langue du groupe national visé par le génocide. Evidemment, faute de volonté délibérée, la notion de plan est absente de l’espèce d’autodestruction en cours de notre langue. (Peut-être d’ailleurs cette absence de volonté est-elle discutable, si l’on songe, par exemple, à la pauvreté des discours publicitaires ou politiques, qui n’est probablement pas due au hasard, mais admettons, car je ne voudrais pas passer pour un complotiste.) Néanmoins, la langue est un élément vital pour l’homme en tant qu’être enraciné dans une culture, et détruire la langue d’un homme, c’est bien contribuer à détruire celui-ci en tant qu’homme. Lemkin écrit au début du chapitre dans lequel il définit le mot de génocide qu’il vient de forger : « [n]ew conceptions require new terms. » Peut-être est-il temps de forger de nouveaux termes pour désigner ce qui arrive actuellement à notre langue. Il est probablement excessif de dire, comme j’ai fait tout à l’heure, qu’il y a dans notre parlure une pente génocidaire. Pente génosuicidaire conviendrait sans doute mieux. Le massacre de notre langue est moins un glossocide qu’un glossosuicide. Mais même un suicide demande de la volonté, et ce me semble bien être par une absence foncière de volonté chez ses locuteurs que périt notre langue. C’est une sorte d’aboulie qui la frappe, parce que nous sommes si vieux, quoique obsédés de jeunesse, que toute volonté, toute force nous a quittés. La puérilité dans laquelle se vautre notre société n’est rien d’autre que le gâtisme d’un peuple épuisé par l’âge et parfaitement cacochyme. Mais, en réalité, il n’y a là rien de nouveau… Mourir, les langues ne font que cela, depuis que Babel existe. Quel devoir de mémoire sera donc possible quand les mots « devoir » et « mémoire » n’existeront plus ? Et surtout, saurait-on vraiment commémorer encore des morts dans une langue qu’ils n’ont pas parlée de leur vivant, dont ils n’ont pas même soupçonné la possibilité, dont l’avènement n’est possible, pourrait-on dire, qu’à la condition de leur mort ? Je ne crois pas. D’humeur historienne, je pourrais prétendre me souvenir de la Saint-Barthélemy (et c’était déjà un massacre dans ma langue, dans l’adolescence du français) ; d’humeur biblique, je pourrais me souvenir du massacre des Innocents. Mais, en réalité, je ne me souviens de rien ni de personne. Je sais seulement, ou plutôt je crois savoir, mais je ne me souviens pas. Et ne me souvenant pas, je ne sais pas grand-chose. Il n’y a que le touriste qui, pour avoir visité les chambres à gaz pendant la digestion d’un bon repas, puisse prétendre savoir ce qu’ont vécu les Juifs exterminés. Comment lui faire comprendre qu’une chambre à gaz ne se visite pas, non plus qu’un camp d’extermination ? Mais pour le touriste, une chambre à gaz est une chambre : c’est une pièce, dans laquelle on peut entrer ; on peut donc la visiter… « Quoi ? dit le touriste. On n’a pas visité les chambres à gaz tant qu’on n’y est pas mort soi-même ? Mais que m’importe la nuance, du moment que j’ai fait mon selfie ! » C’est que notre langue est également frappée d’une sorte d’acédie. Notre paresse intellectuelle, notre viscérale indifférence aux nuances du sens, appauvrissent celle-ci autant que son appauvrissement nous rend impuissants à saisir les nuances du sens, à nous engager dans l’exercice intellectuel. La crise que connaît notre langue s’explique d’abord par la crise morale majeure que nous traversons. Nous perdons notre langue à mesure que nous perdons notre âme. Il y a dans cette perte une foncière indécence, qui me semble rendre impossible l’exercice d’un quelconque devoir. Celui-ci tourne nécessairement à la farce. Il faut être un Jan Karski pour avoir visité un camp d’extermination ou le ghetto de Varsovie. Un tel homme a pu le dire parce qu’il devait en témoigner. Ce n’est pas dans l’un de ces parcs d’attraction mémoriels où s’amusent des foules de touristes en goguette qu’a pénétré ce grand témoin, c’est en enfer : « En vérité, écrit-il, en ce temps-là, cette maison [par laquelle il entra deux fois dans le ghetto] était devenue comme une version moderne du fleuve Styx, qui reliait le monde des vivants avec le monde des morts. » (Jan Karski, Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un Etat clandestin, traduction anonyme de l’anglais, révisée et complétée par Céline Gervais-Francelle, Robert Laffont, 2010, « Chapitre XXIX. Le ghetto », p. 281-282.) Voici comment Karski décrit les habitants de cet enfer : « Était-ce un cimetière ? Non, car ces corps se mouvaient encore, pris souvent d’une agitation violente ; ils étaient encore vivants, mais à part la peau qui les recouvrait, les yeux et la voix, il n’y avait plus rien d’humain dans ces formes palpitantes. » (Op. cit., p. 282) « Tandis que nous nous frayions un chemin dans la boue et les décombres, des ombres qui avaient jadis été des hommes ou des femmes s’agitaient autour de nous, à la poursuite de quelqu’un ou de quelque chose, avec des yeux étincelants aux regards affamés et avides. » (Ibid.) Peut-il être permis d’évoquer ces ombres en se tenant mal, en parlant mal, en se photographiant, en digérant son repas, en songeant à demain, impatient de je ne sais quoi ? Peut-on vraiment invoquer des ombres, quand on est soi-même une ombre, faute de ce sang que la langue est pour l’âme, quand son âme se vide de sa langue, comme un corps de son sang ? On ne commémore pas, avec nos sales mots : on profane. On ne témoigne pas : on falsifie. On nie le crime en le disant, parce que les mots disent autre chose : ils dénoncent malgré eux la flagrance du crime qui est en cours dans la langue plutôt qu’ils ne convoquent le souvenir du crime qui fut commis dans le passé. Si bien que l’hommage témoigné aux victimes du crime n’est pas sans dommage sur les vivants qui s’en souviennent : dans un certain ordre d’idée, les témoins deviennent des complices.

20.VII.2022

20/07/2022, 17:52 | Lien permanent | Commentaires (0)