HORTVS ADONIDIS

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Homo robur

 

 

L

’UNE DE MES COLLÈGUES, au bureau, ce matin, commentant les affaires de violences intrafamiliales qui lui passent souvent sous les yeux, m’a fait cette confidence qu’elle aimerait bien être réincarnée en homme (mais en vrai salaud, a-t-elle précisé) pour pouvoir ainsi attraper tous ces bourreaux d’enfants, tous ces apprentis féminicides, et leur « frotter la joue sur le trottoir », ces derniers mots ayant été prononcés avec une espèce de joie nasillarde et sauvage (si tant est que les deux soient possibles à la fois), accompagnée d’un geste aussi puéril que peu efficace, à mon avis, si l’on veut vraiment meurtrir une joue en la frottant sur du bitume ou du béton. Je suis toujours un peu frappé de voir à quel point mes collègues se sentent comme personnellement concernés par les malheurs de parfaits inconnus. Je ne compte plus les couilles et les têtes qu’aimeraient voir coupées des personnes qui, la plupart du temps, me paraissent parfaitement inoffensives, amollies qu’elles sont par la fraicheur de l’air conditionné, par le doux chant des claviers d’ordinateur et par les années de routine. La civilisation du bureau semble pourtant avoir produit une espèce d’homo robur, aussi dur que le chêne rouvre, même si le cœur est d’artichaud. Comme dans 1984, Homo robur (l’homme des bureaux) a besoin de ses quotidiennes minutes de la haine. La haine le met en joie. Ça t’écraserait comme de la vermine tout ce qui dévie ! Pourtant, ma collègue semblait avoir conscience de ce qu’il y a d’ignoble dans son mouvement d’humeur, puisqu’elle disait elle-même que le comportement qu’elle voudrait pouvoir se permettre était d’un vrai salaud. Mais il fallait voir comme la sincérité de son sentiment la défigurait alors… Il y avait là quelque chose de réellement glaçant. Elle m’a fait penser à la petite Allemande éprise du héros d’Europa Europa (le film d’Agnieszka Holland) qui, dans une scène très bucolique, quoique les personnages y portent des uniforme des jeunesses hitlériennes, confie à son héroïque jeune amoureux (qui a déjà été au front et a même remporté la compétition de nage, en uniforme et le fusil maintenu bien au-dessus de l’eau, de sa prestigieuse école de futurs cadres du parti) qu’elle aimerait pouvoir trancher elle-même la gorge d’un Juif, si elle en trouvait d’aventure, ignorant que son interlocuteur en est un, justement, qui se fait passer pour un Aryen !

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Je ne devrais pas le dire, car on perd très facilement son emploi à cause de ce genre de considérations, mais j’ai parfois le sentiment de travailler au beau milieu des jeunesses hitlériennes ! Et comme Salomon Perel, le héros du film, j’ai l’impression d’être un clandestin, obligé de me faire passer pour ce que je ne suis pas, obligé, surtout, de dissimuler ce que je suis (enfin, ce que je crois être… Un poète ?) pour survivre. Ils ont l’air très gentils, tous, mais je ne maîtrise pas vraiment tous leurs codes. Je traverse à l’aveugle la brume épaisse qu’ils me sont. Je repense à ce plan du film d’Agnieszka Holland, où Salomon a les yeux bandés. C’est par jeu, bien sûr, qu’il est aveuglé de la sorte, mais c’est tout de même le bandeau des fusillés qu’il porte. Ils me font des sourires, tous, mais qui sait si ce n’est pas le même sourire qu’ils auraient s’ils me voyaient disparaître dans l’abîme. Je m’efforce de ne pas me noyer, moi aussi, malgré le style qu’il me faut garder hors de l’eau, mais qui, comme à Salomon Perel le fusil, me pèse horriblement pour traverser la vie, et qui pourrait me faire sombrer.

6.IX.2022

06/09/2022, 19:08 | Lien permanent | Commentaires (0)

 

J

E VIENS DE TERMINER la transposition en vers français de la troisième élégie du premier livre de Tibulle. Et j’ai déjà écrit directement en français une première élégie et presque achevé la seconde. Le distique élégiaque français que j’ai imaginé pour l’occasion, constitué d’un décatétrasyllabe et d’un alexandrin rimant ensemble, se prête assez bien à la traduction de l’élégie latine. Si bien que me vient une nouvelle idée de livre, qui consisterait dans la traduction de tout le premier livre de Tibulle. Je veux écrire aussi un livre d’élégies directement en français, et il y a également Nec amor et Herculanum, qui sont actuellement complètement à l’arrêt. Et pour la prose, Une vague souveraine, également à l’arrêt, sans parler de Sapor et Sopor, qui n’est guère beaucoup plus qu’un titre pour l’instant. Ce sont six livres en tout, que ne peut évidemment pas mener de front quelqu’un qui, à sa table de travail, a déjà bien du mal à garder en équilibre le front qui lui pèse en la main. Et tout cela pour quels lecteurs ? Les maigres extraits qu’il m’arrive de publier sur ma page Facebook sont absolument sans succès. Et quand je vois le peu de zèle que je mets à chercher un éditeur au Testament d’Attis, je me dis que je n’écris à peu près que pour moi, et pour la chienne Clarinette, qui m’écoute me relire. Tous les lecteurs devraient être des chiennes Clarinette : elle ne m’applaudit jamais quand j’ai fini de lui faire la lecture, ne me convie à aucune causerie sur mon œuvre, ne me demande aucun autographe sur son exemplaire inexistant, ne s’adonne à aucune critique littéraire, ne me fait signer aucun contrat d’édition et n’attend pas de moi que je me vende aux étals d’un salon du livre ou d’un marché de la poésie. La prostitution, j’ai déjà donné, mais quand j’avais vingt ans ! par atavisme sous-culturel, ou pour le sport, quand je rivalisais avec S***, mon grand ami de l’époque. Mais aujourd’hui, ce n’est vraiment plus de mon âge. Et d’ailleurs S*** est devenu quelqu’un de très comme il faut. Et puis, qui voudrait payer pour une carcasse déjà si mal ajustée à son cuir distendu, et pleine de vers avant même d’en être mangée ?

30.VII.2022

30/07/2022, 12:59 | Lien permanent | Commentaires (0)

 

Mots pour morts

 

 

J

’AI ENTENDU l’autre jour dans la bouche de l’une de ces bonnes femmes qui ont particulièrement voix au chapitre (étant régulièrement invitées sur les chaînes de bavardage en continu), mais dont j’ai par bonheur oublié le nom, car ce serait sans doute manquer de courtoisie que de désigner cette baragouineuse à la moquerie de Français qui, de toutes les façons, se moquent surtout de la manière dont on massacre leur langue, ayant d’ailleurs généralement mieux à faire que me lire ; je l’ai donc entendue dire, à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv et au sujet du devoir de mémoire ces mots d’une grammaire douteuse : « cette mémoire que j’ai transmis [sic] à mes enfants »… Car il ne suffit pas à ces bonnes femmes de faire des fautes, il faut aussi qu’elles fassent des enfants… Mais celle-ci a beau faire ces choses-là, elle ne fait manifestement pas les liaisons, si bien qu’il ne fait aucun doute qu’elle n’a pas accordé le participe avec le pronom relatif féminin, complément d’objet direct antéposé. Or il n’y a que trois mots entre le participe « transmis » et l’antécédent « mémoire », que la belle parleuse sait être féminin, semble-t-il, puisqu’elle est capable de dire « cette mémoire » plutôt que « ce mémoire ». Il n’a donc fallu que trois mots à cette locutrice pour perdre le fil, c’est-à-dire pour perdre la mémoire, pour oublier. Et pourtant, cette femme à la mémoire manifestement courte vient nous parler du devoir de mémoire… J’ai du mal à prendre au sérieux quelqu’un qui a le souci du souvenir de la destruction des Juifs d’Europe il y a quatre-vingts ans, mais qui perd la mémoire de sa propre phrase au moment même où il la prononce. J’oserai donc cette sentence un peu sévère : il ne saurait-y avoir sérieusement de devoir de mémoire sans bonne grammaire. Bien sûr, on pourrait m’objecter assez raisonnablement que devoir de mémoire et règle de grammaire ont assez peu de rapport entre eux. C’est vrai. Ou disons plutôt que ce rapport ne nous saute pas aux yeux. Mais ce n’est que parce que nous appartenons à des générations qui ne se contentent pas d’être aveugles : il leur faut aussi se voiler la face, pour être bien sûres de ne rien voir. La question n’est pas si le devoir de mémoire est bien opportun désormais, comme j’ai entendu sur la même chaîne, dans la même émission, Alain Jakubowicz en douter. Après tout, qu’a-t-on besoin de regarder vers le passé quand on est à ce point aveugle ? Et surtout, en est-on vraiment capable ? Quant à moi, je n’ai pas vraiment d’avis sur la question. Mais si la mémoire dont il est question doit faire l’objet d’un devoir à observer, il me semble que ce devoir ne saurait s’accomplir sans un minimum de tenue. On ne se rend pas à des obsèques comme on irait au carnaval, aux putes ou à la plage. On ne balance pas un cercueil dans le trou qui vient d’être creusé comme on ferait d’un supplicié dans une fosse commune. On y met quelques formes. Le souvenir des morts, lui aussi, demande de telles formes. Et la première des formes est celle qu’on donne à la langue, et qu’on appelle généralement grammaire. Il ne suffit pas, pour être formel, de porter costume et cravate, comme font tous ces petits marquis qui, parlant comme des poissonnières, ne trompent personne, si ce n’est leurs semblables, qui tendent à se confondre, il est vrai, avec la grande majorité. Le relâchement de la langue étant devenu à peu près universel, je ne vois pas très bien comment serait possible un accomplissement du devoir de mémoire de manière décente, je veux dire possible en de tels termes, ceux de la méchante parlure de nos contemporains, dont d’ailleurs je ne m’exclus pas, car depuis que je les fréquente un peu davantage, je me suis mis à parler comme eux, moi aussi (par cette raison que, sorti de ma prose et de mes vers, je n’ai aucune personnalité.) La décence ne me semble pas être possible en même temps que la licence. Les mots sont des morts, eux aussi, mais des morts d’un genre particulier, que nous ressuscitons à chacune de nos phrases, pour mieux les massacrer. Il y a dans notre parlure une pente étrangement génocidaire. « Mais ces massacres ne sont que métaphoriques », pourrait-on m’objecter, « massacrer des mots, massacrer la langue, ce n’est pas la même chose que massacrer des hommes. » Non, c’est vrai, et d’abord parce qu’il faut de la volonté pour massacrer des hommes, et beaucoup d’organisation pour le faire comme l’ont fait les nazis ; alors qu’il y a dès l’origine du massacre de notre langue un défaut manifeste de volonté, une espèce de paresse propre à l’époque, mais aussi un certain goût pour la familiarité, pour l’informel, c’est-à-dire pour une forme d’amitié très dégradée, comme j’imagine qu’on doit la pratiquer dans les vestiaires ou dans les réunions tupperware, c’est-à-dire grossière et sotte, sans profondeur, sans doute parfois un peu brutale, comme peut l’être la bête, même brave, mais non pas meurtrière au sens propre. Pourtant, il est bien possible de rapporter le massacre des hommes et le massacre de la langue à un même ordre d’idée : Raphael Lemkin le fait dans la définition qu’il donne de ce qu’il est le premier à nommer génocide, dans Axis rule in occupied Europe, laws of occupation, analysis of government, proposals for redress, paru à Washington en 1944. Selon Lemkin, le génocide ne consiste pas nécessairement dans la destruction immédiate d’une nation. Il peut consister en un plan de destruction. « The objectives of such a plan, écrit-il, would be disintegration of the political and social institutions, of culture, language [c’est moi qui souligne], national feelings, religion, and the economic existence of national groups, and the destruction of the personal security, liberty, health, dignity, and even the lives of the individuals belonging to such groups. » (Op. cit., p. 79) Dans un tel plan figure bien la destruction de la langue du groupe national visé par le génocide. Evidemment, faute de volonté délibérée, la notion de plan est absente de l’espèce d’autodestruction en cours de notre langue. (Peut-être d’ailleurs cette absence de volonté est-elle discutable, si l’on songe, par exemple, à la pauvreté des discours publicitaires ou politiques, qui n’est probablement pas due au hasard, mais admettons, car je ne voudrais pas passer pour un complotiste.) Néanmoins, la langue est un élément vital pour l’homme en tant qu’être enraciné dans une culture, et détruire la langue d’un homme, c’est bien contribuer à détruire celui-ci en tant qu’homme. Lemkin écrit au début du chapitre dans lequel il définit le mot de génocide qu’il vient de forger : « [n]ew conceptions require new terms. » Peut-être est-il temps de forger de nouveaux termes pour désigner ce qui arrive actuellement à notre langue. Il est probablement excessif de dire, comme j’ai fait tout à l’heure, qu’il y a dans notre parlure une pente génocidaire. Pente génosuicidaire conviendrait sans doute mieux. Le massacre de notre langue est moins un glossocide qu’un glossosuicide. Mais même un suicide demande de la volonté, et ce me semble bien être par une absence foncière de volonté chez ses locuteurs que périt notre langue. C’est une sorte d’aboulie qui la frappe, parce que nous sommes si vieux, quoique obsédés de jeunesse, que toute volonté, toute force nous a quittés. La puérilité dans laquelle se vautre notre société n’est rien d’autre que le gâtisme d’un peuple épuisé par l’âge et parfaitement cacochyme. Mais, en réalité, il n’y a là rien de nouveau… Mourir, les langues ne font que cela, depuis que Babel existe. Quel devoir de mémoire sera donc possible quand les mots « devoir » et « mémoire » n’existeront plus ? Et surtout, saurait-on vraiment commémorer encore des morts dans une langue qu’ils n’ont pas parlée de leur vivant, dont ils n’ont pas même soupçonné la possibilité, dont l’avènement n’est possible, pourrait-on dire, qu’à la condition de leur mort ? Je ne crois pas. D’humeur historienne, je pourrais prétendre me souvenir de la Saint-Barthélemy (et c’était déjà un massacre dans ma langue, dans l’adolescence du français) ; d’humeur biblique, je pourrais me souvenir du massacre des Innocents. Mais, en réalité, je ne me souviens de rien ni de personne. Je sais seulement, ou plutôt je crois savoir, mais je ne me souviens pas. Et ne me souvenant pas, je ne sais pas grand-chose. Il n’y a que le touriste qui, pour avoir visité les chambres à gaz pendant la digestion d’un bon repas, puisse prétendre savoir ce qu’ont vécu les Juifs exterminés. Comment lui faire comprendre qu’une chambre à gaz ne se visite pas, non plus qu’un camp d’extermination ? Mais pour le touriste, une chambre à gaz est une chambre : c’est une pièce, dans laquelle on peut entrer ; on peut donc la visiter… « Quoi ? dit le touriste. On n’a pas visité les chambres à gaz tant qu’on n’y est pas mort soi-même ? Mais que m’importe la nuance, du moment que j’ai fait mon selfie ! » C’est que notre langue est également frappée d’une sorte d’acédie. Notre paresse intellectuelle, notre viscérale indifférence aux nuances du sens, appauvrissent celle-ci autant que son appauvrissement nous rend impuissants à saisir les nuances du sens, à nous engager dans l’exercice intellectuel. La crise que connaît notre langue s’explique d’abord par la crise morale majeure que nous traversons. Nous perdons notre langue à mesure que nous perdons notre âme. Il y a dans cette perte une foncière indécence, qui me semble rendre impossible l’exercice d’un quelconque devoir. Celui-ci tourne nécessairement à la farce. Il faut être un Jan Karski pour avoir visité un camp d’extermination ou le ghetto de Varsovie. Un tel homme a pu le dire parce qu’il devait en témoigner. Ce n’est pas dans l’un de ces parcs d’attraction mémoriels où s’amusent des foules de touristes en goguette qu’a pénétré ce grand témoin, c’est en enfer : « En vérité, écrit-il, en ce temps-là, cette maison [par laquelle il entra deux fois dans le ghetto] était devenue comme une version moderne du fleuve Styx, qui reliait le monde des vivants avec le monde des morts. » (Jan Karski, Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un Etat clandestin, traduction anonyme de l’anglais, révisée et complétée par Céline Gervais-Francelle, Robert Laffont, 2010, « Chapitre XXIX. Le ghetto », p. 281-282.) Voici comment Karski décrit les habitants de cet enfer : « Était-ce un cimetière ? Non, car ces corps se mouvaient encore, pris souvent d’une agitation violente ; ils étaient encore vivants, mais à part la peau qui les recouvrait, les yeux et la voix, il n’y avait plus rien d’humain dans ces formes palpitantes. » (Op. cit., p. 282) « Tandis que nous nous frayions un chemin dans la boue et les décombres, des ombres qui avaient jadis été des hommes ou des femmes s’agitaient autour de nous, à la poursuite de quelqu’un ou de quelque chose, avec des yeux étincelants aux regards affamés et avides. » (Ibid.) Peut-il être permis d’évoquer ces ombres en se tenant mal, en parlant mal, en se photographiant, en digérant son repas, en songeant à demain, impatient de je ne sais quoi ? Peut-on vraiment invoquer des ombres, quand on est soi-même une ombre, faute de ce sang que la langue est pour l’âme, quand son âme se vide de sa langue, comme un corps de son sang ? On ne commémore pas, avec nos sales mots : on profane. On ne témoigne pas : on falsifie. On nie le crime en le disant, parce que les mots disent autre chose : ils dénoncent malgré eux la flagrance du crime qui est en cours dans la langue plutôt qu’ils ne convoquent le souvenir du crime qui fut commis dans le passé. Si bien que l’hommage témoigné aux victimes du crime n’est pas sans dommage sur les vivants qui s’en souviennent : dans un certain ordre d’idée, les témoins deviennent des complices.

20.VII.2022

20/07/2022, 17:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

 

La fente ou la tente ?

 

 

I

L Y A PROBABLEMENT un jeu de mot de la part de Pétrone, lorsqu’il fait dire à Ascylte s’adressant à Encolpe : « Sic dividere cum fratre nolito. » (Pétrone, 11, 4). Ernout traduit : « C’est ce que tu appelles partager le bien fraternel ! Foin d’un pareil partage ! » Louis de Langle (cf. Itinera electronica) : « Ça t’apprendra une autre fois à rompre avec ton frère ». Grimal : « Voilà comme il ne faut pas partager en frère ! » Il a bien été question, plus tôt, d’un partage, quand Encolpe dit à Ascylte (Pétrone, 10, 4) : « Itaque communes sarcinulas partiamur ac paupertatem nostram privatis questibus temptemus expellere. » Ascylte, que ne satisfont pas les accords du partage, vient donc ici réclamer en quelque sort sa part de Giton. Mais alors qu’Ernout et Grimal donnent à dividere le sens de partager, de Langle, choisit celui de rompre, poétique selon Gaffiot. Ce que dénonce alors Ascylte, c’est une espèce de rupture unilatérale, dans laquelle Encolpe a gardé le meilleur pour lui (Giton). Les coups que donne l’un (« et me coepit non perfunctorie verberare ») serviront à l’autre de leçon : après quoi, Encolpe ne se risquera plus à de tels procédés : « Tu ne rompras plus de cette façon avec un frère ! » Dans tous les cas, le frater de cum fratre désigne Ascylte. Mais dividere peut avoir un sens obscène, celui de fendre, au sens où l’on peut dire que la femme possède une fente que l’homme n’a pas. Dividere, c’est fendre ou pourfendre quelqu’un au sens sexuel. Les mots d’Ascylte pourraient donc être aussi bien ceux d’un jaloux uniquement, qui n’aurait plus tant à l’esprit les termes d’un partage inéquitable, que l’objet de son désir, soit le petit Giton, que représenterait alors frater dans cum fratre : « Tu ne pratiqueras plus comme ça l’acte de fendre avec le mignon ! », s’écrierait Ascylte. Mais peut-être cette interprétation est-elle un peu forcée, parce que, dans un tel sens, plutôt que dividere cum fratre, on attendrait sans doute dividere fratrem, fendre le mignon. Mais à côté d’un sens obscène de dividere fondé sur l’idée de fendre, comme dans Plaute, Aulularia, 286 (« Post si quis vellet, te haud non velles dividi », « tu ne refuserais pas de te laisser fendre »), ne pourrait-on pas imaginer un sens obscène fondé sur l’idée de partage ? Ce qui serait partagé, ce serait le lit, et donc l’intimité sexuelle, comme le mot contubernium, soit la camaraderie des soldats qui partagent la même tente (tabernaculum), a fini par désigner l’intimité, les liens d’amitié. Ce qui serait partagé, dans la seconde origine que je suppose au sens obscène de dividere, ce serait la couche, le drap (ou même le vêtement que s’échangent parfois les amis), comme le mot vesticontubernium, rencontré un peu plus tôt dans le texte (Pétrone, 11, 3), le suggère : « Quid agebas, inquit, frater sanctissime ? Quid ? Vesticontubernium facis ? » (Ernout : « Hé quoi ? Logé à deux sous la même tente ? » ; de Langle : « Quoi ! Vous logez à deux dans un seul manteau ? » : Grimal : « Eh bien, tu fais de la cohabitation ? » (Il est plaisant de noter que la « tente » d’Ernout est un homophone de l’injurieux « tante », dont nos personnages ont les mœurs ; que le « manteau » de de Langle a une espèce de parenté sonore avec le début de « mentula », sans laquelle on ne saurait dividere au sens obscène de fendre ; et qu’on entend « bite » dans la « cohabitation » de Grimal. Mais peut-être ne faut-il pas imputer ces hasards, heureux ou non, à nos traducteurs, et sans doute est-ce moi qui ai l’ouïe un peu trop fine…)) Ainsi le jaloux s’écrierait-il quelque chose comme « Tu ne cohabiteras plus ainsi avec le mignon ! », « Tu ne feras plus ce partage [sexuel] avec le mignon ». Mais, dans tous les cas, que le sens obscène de dividere soit fondé sur l’idée de fendre ou sur celle de partager la couche, s’il est obscène, c’est parce que l’acte auquel il est fait allusion, c’est l’enculade. Or, on pourrait imaginer que, le frater de cum fratre, désignant de nouveau Ascylte, ce dernier fasse un usage figuré du verbe dividere au sens d’enculer, et qu’il veuille dire : « Tu ne feras plus ainsi l’enculade avec un frère », c’est-à-dire « Tu n’enculeras plus ton frère comme ça ». Nous voici donc revenus à notre point de départ d’un partage inéquitable, dans lequel Ascylte s’estime lésé : il s’est fait enculer, comme on dit très grossièrement, et ça ne se reproduira plus.

26.V.2022

26/05/2022, 17:48 | Lien permanent | Commentaires (0)

 

Danse macabre

 

 

S

I JE DEVAIS SYNTHÉTISER à l’extrême le sentiment que m’inspire le voile islamique (du plus charmant fichu, dès lors qu’il est de mode musulmane, à la bâche la plus intégrale), je recourrais à cette analogie (qui n’est bien qu’une analogie, et en aucun cas une identification) : Comme signe de ralliement ou de revendication, le voile est à mes yeux l’équivalent de la croix gammée du nazisme ; comme marqueur de l’infériorité de la femme, il est un équivalent de l’étoile jaune. Je précise encore que mon analogie ne compare pas ici le sort des femmes à celui des Juifs, ni l’islam au nazisme, mais bien la fonction de trois pièces de tissus différentes, sous deux régimes distincts, mais qui ne sont ni l’un ni l’autre très propices à l’épanouissement des hommes (au sens générique). La servitude volontaire de ces femmes qui, prétendant exercer leur liberté en décidant de se voiler, se voilent surtout la face si vraiment elles se croient complètement innocentes du sang versé dans les pays où leur voile est porté par contrainte, si vraiment elles ignorent être les complices, même de très loin, de crimes perpétrés jusque dans des pays où les têtes ont normalement des cheveux, crimes commis par des hommes qui, parfois, peuvent même séparer certains corps de ces têtes, en prenant bien le temps qu’il faut pour découper celles-ci, parce qu’ils pensent que les femmes devraient avoir les leurs emballées ; cette servitude faite choix, disais-je, me paraît aussi indécente que s’il advenait un jour que mon voisin décidât d’arborer une croix gammée à son bras, s’estimant libre de proclamer ses convictions par ce moyen, au prétexte que tous les nazis n’étaient pas des tueurs sanguinaires et que le nazisme, c’était aussi des Coccinelles et des autoroutes ; elle est aussi incongrue que si cet assez peu sympathique voisin réussissait à me persuader, je ne sais trop comment, de me coudre un triangle rose sur la poitrine, sans doute par une manipulation grossière, par exemple en prétendant que le port de ce triangle me faciliterait les rencontres avec mes semblables (car il est vrai qu’il est devenu difficile de s’y retrouver, maintenant que tous les homme s’épilent et que les plus jeunes d’entre eux peuvent même se vernir les ongles !) Mais ce vers quoi j’irais avec ce triangle, ce n’est pas l’heureuse rencontre que, pour m’appâter, l’on m’aurait promise, à moi qui déteste tant faire connaissance, ou même seulement tomber dans la rue sur l’une des miennes (Ah ! l’heureux temps des masques, qui nous donnait la parfaite excuse pour ne reconnaître personne dans la rue ! Et d’ailleurs, il était réellement difficile de reconnaître quelqu’un dans la rue ! C’est à croire que nous avons tous de beaux yeux, et que c’est à nos gros nez, aux petits rictus de nos bouches, que les autres nous reconnaissent plutôt…) ; non, ce à la rencontre de quoi j’irais surtout, je le crains, c’est les crocs des chiens qui dévorèrent l’ami de Pierre Seel au camp de Schirmeck, c’est la plus haute tour de la ville, d’où l’on me jetterait à la fin dans le vide, c’est-à-dire en direction d’un sol bien concret, et fait d’une matière qui, à tous les coups, me paraîtrait avoir une consistance un peu trop ferme pour l’intégrité de mes os et de mes organes ! Moi qui aime tant les chiens, je crois que j’aimerais tout de même mieux la tour… Mais si vraiment ces femmes tiennent tellement à l’idée de voile, pourquoi ne s’avisent-elles pas que leurs cheveux sont le voile qui nous dissimule la peau de leur crâne, et que leur peau est le voile qui recouvre leurs os, dont le savant assemblage a la forme d’un squelette ? La vie est un voile, un voile qui tombe. Après quoi, c’est la mort. Leur voile à elles est un linceul, qu’elles veulent porter de leur vivant. Elles font le choix de nous exhiber leur mort à tous les coins de nos vies. Elles sont des spectres pleins de morgue, qui transforment le monde même en une vaste morgue, qu’elles hantent en allant d’une danse macabre et chantant sans même s’entendre chanter : « Vive la mort ! »

25.V.2022

25/05/2022, 11:24 | Lien permanent | Commentaires (0)

 

La bourse ou le vit ?

 

 

A

LFRED ERNOUT TRADUIT l’ablatif absolu « prolatoque peculio » (Pétrone 8, 3) par « pièces en main » ; Louis de Langle (traduction reprise sur les Itinera electronica) par « et, mettant bourse en main ». Les deux traducteurs donnent donc au mot peculium le sens de pécule. Mais Gaffiot (dans l’édition de son dictionnaire reprise sur le site Collatinus) donne pour dernier sens possible à ce mot celui de penis, c’est-à-dire « queue » au sens de membre viril, et renvoie précisément à l’extrait de Pétrone (8, 4, i. e. 8, 3 dans la collection Budé ou sur les Itinera electronica ; dans mes vieilles éditions imprimées du Gaffiot, le renvoi est incomplet : est indiqué le chapitre 8, suivi d’une virgule, puis le second chiffre manque, il y a seulement une espace à la suite). C’était d’ailleurs ma première interprétation dans ma lecture du latin directement : « le sexe à l’air » ou « le sexe en évidence » ou même, carrément, « m’ayant mis son sexe sous les yeux » (prolatum, de profero, « produire au jour, mettre devant les yeux »). Puisque la scène se déroule dans un lupanar et que le pauvre Ascylte est encore tout suant d’avoir failli être déshonoré par le bon bourgeois (le cochon de bourgeois !) qui lui a fait si cavalièrement ses avances, ne devant son salut qu’au fait d’être plus fort que ce vieux satyre, on est en droit d’imaginer dans ce prolatoque peculio quelque chose d’un peu plus effrayant qu’un simple porte-monnaie. Ernout et Meillet expliquent ainsi le sens obscène de peculium dans leur dictionnaire étymologique : « […] puis ‘‘pécule’’ (peculium castrense) ; propriété particulière ; quelquefois dans un sens obscène (= membrum virile). » Une transposition en français, qui s’efforcerait de garder un équivalent de l’aspect pécuniaire de l’image (peculium/pecunia), dont le ressort est la grande valeur qu’un homme prête généralement à son petit bout de chair, se rencontrerait peut-être dans nos scintillants bijoux de familles. (Mais ce qui semble être à l’origine de l’image selon Ernout-Meillet et le Lewis & Short, c’est plutôt l’idée de private property, ce qu’on a de bien à soi, son petit bien.) Je m’avise qu’il y a sans doute un double sens dans le « pièces en main » d’Ernout : c’est presque le service trois pièces qui vient à l’esprit du lecteur, et donc dans la main de l’entreprenant pater familias ; de même chez de Langle, d’ailleurs, les bourses n’étant pas nécessairement des sacs qui contiennent de l’argent… Pierre Grimal, en revanche, dont je viens de consulter la version, traduit très nettement prolatoque peculio par « en m’offrant de l’argent ». (Il n’a pas dû beaucoup fréquenter les backrooms ; moi non plus d’ailleurs (une fois seulement, et parce qu’elle était vide, et parce que j’étais accompagné !), ce qui ne m’empêche pas d’avoir l’imagination plus hardie que lui.) Mais ce double sens se trouve probablement d’abord dans le texte de Pétrone lui-même, ce qui en rend la lecture plus plaisante. — Et pourquoi pas quelque chose comme : « m’offrant un paquet d’argent/m’offrant son paquet », « m’offrant un paquet » (au lecteur de deviner lequel) ? — Ou alors : « m’offrant la bourse et le vit » !

21.V.2022

21/05/2022, 12:56 | Lien permanent | Commentaires (0)

 

Le bousier

 

 

J

E DOIS AVOIR un peu les mœurs du bousier, car il m’arrive assez souvent de me rendre à Landes Partage, qui est, dans le département des Landes, une espèce d’entrepôt d’Emmaüs, mais sans la dimension confessionnelle. Presque tout m’y semble sale et laid, y compris le chaland. Mais on peut tomber parfois sur des livres intéressants. Par exemple, j’y ai trouvé pour quelques euros seulement une édition de l’Encyclopædia Universalis, le Larousse du XXe siècle, le Grand Larousse encyclopédique, le Grand Larousse universel, plusieurs auteurs classiques dans la collection L’Intégrale au Seuil, une édition reliée des Mémoires de Talleyrand, etc. C’est dans l’espoir de faire de ces trouvailles que, tel l’insecte coprophage, je vais fouiller dans les immondices produites en abondance par notre société goinfresque et dont les plus pauvres d’entre nous peuvent encore faire leur bonheur. Car il faut voir comme ils sont heureux de leurs emplettes usagées, et de pouvoir offrir telle robe atroce à cette petite fille ou s’équiper d’une nouvelle cafetière électrique, dont on les imagine aisément boire le filtrat dans des verres ou des mazagrans ! Ma nourriture peut sembler moins excrémentielle, mais ce serait oublier un peu vite que les livres, après tout, ne sont eux aussi que le résidu d’une excrétion (l’expression) humaine. J’ai le sentiment que tous ces ouvrages, dont je n’aurai jamais le temps de lire certains, se trouvent mieux chez moi qu’entre de mauvaises mains. Je crois que Dominique Autié appelait cela « sauver des livres ». Je venais de trouver une huitième édition de la Vie de Jésus, reliée, et une traduction de vingt-quatre poèmes de Georg Trakl par Gustave Roux, avec un frontispice d’Olivier O. Olivier, aux éditions La Délirante, quand j’entends appeler depuis l’entrée de l’entrepôt : « Haydn !!! On va s’en aller !!! » Et la voix d’un enfant de répondre aussitôt (mais vraiment d’un enfant qu’on n’avait pas besoin d’avoir sous les yeux, comme c’était mon cas, pour deviner qu’il était déjà comme usé, avec sa voix crasse, éraillée, et presque d’un fumeur, comme on imagine la voix des enfants du peuple à l’époque où l’enfance n’existait pas encore en tant qu’âge socialement déterminé) : « Attends ! Je choisis un livre ! » Et moi de m’exclamer intérieurement : « Ça alors ! Quelqu’un de parfaitement mal élevé a appelé son fils Haydn ! » Ce n’est que dans un second temps que je me suis avisé que mon invisible petit loqueteux ne pouvait pas sérieusement s’appeler Haydn. Sans doute ses parents l’avaient-ils affublé d’un de ces noms exotiques ou inventés, à l’orthographe généralement fantaisiste et qui abondent dans une école désormais tellement démocratisée qu’elle en est devenue franchement populeuse. Il me semblait d’ailleurs me souvenir de noms d’élèves dont la prononciation était assez voisine de celle de mon petit Haydn. Seulement, par un hasard cruellement farceur, le père avait prononcé le nom de son fils exactement comme on ferait, en français, celui du compositeur autrichien. Mais peut-être n’y avait-il aucune ironie dans ce hasard, qui ne faisait qu’annoncer dans ce jeune être, qui sait, la venue d’un nouveau Péguy, ou d’un second Camus, enfin, d’un troisième… Moi qui déteste les enfants, je me suis senti presque de l’amitié pour celui-là. Mais c’était surtout parce qu’il n’était qu’une idée d’enfant, que je n’avais pas même sous les yeux, et auquel mon imagination promettait un brillant avenir, plus brillant que mon présent d’insecte fouisseur.

20.V.2022

20/05/2022, 17:01 | Lien permanent | Commentaires (0)

 

Mare infecunditatis

 

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J

E VIS UNE EXPÉRIENCE ÉTRANGE depuis quelques jours. Il y a des années que j’avais acheté les quatre tomes de La Mer de la fertilité, des années que je me disais qu’il me fallait lire ces romans de Mishima, et des années que ces livres étaient restés à leur place dans ma bibliothèque, sans être lus. Du moins le croyais-je. Car, il y a quelques jours, commençant enfin (pensais-je !) la lecture de Neige de printemps, quelle ne fut pas ma surprise en constatant que tout le volume était annoté de ma main ! Mais annoté est beaucoup dire. Disons plutôt que des phrases y sont soulignées et des astérisques tracés dans les marges. Je ne retrouve aucune de ces phrases recopiées dans mon spicilège, ce qui signifie que j’ai lu le roman avant 2011. Et d’ailleurs, comme j’ai souillé le livre de ces soulignages et astérisques, ma lecture en doit être plus ancienne encore, et dater d’avant ma correspondance avec Dominique Autié, qui condamnait fort ces sortes de violences faites aux livres et qui est mort en 2008. (Il annotait ses livres sur des feuilles volantes, qu’il glissait entre les pages, et j’avais fini par faire de même. Mais je dois confesser que, depuis quelque temps, il peut arriver de nouveau que ma main se laisse aller à souiller les pages d’un livre avec de ces astérisques et soulignages. C’est en général lorsque je remets à plus tard la copie ou le commentaire des passages concernés dans mon spicilège. L’influence de Dominique Autié s’est peu à peu effacée en moi comme son blogue a fini par disparaître de la Toile, ai-je pu constater dernièrement…) Ces surlignages et astérisques sont la preuve que j’avais déjà lu le livre et, pourtant, je n’en garde absolument aucun souvenir. Je ne me souviens même pas que je l’ai oublié, comme il peut arriver à l’élève devant sa copie, qui se souvient d’avoir appris la leçon, leçon dont il ne lui reste pourtant rien, malgré ses efforts de remémoration, rien que le souvenir de l’avoir apprise en vain. C’est ce que j’appelle se souvenir d’avoir oublié. Les phrases, les passages saisissants ne m’évoquent rien de familier. Les passages soulignés non plus. Je ne comprends même pas comment certains d’entre eux ont pu me sembler dignes d’être relevés lors de ma première lecture. A aucun moment de ma seconde lecture je n’ai été traversé d’une sensation de déjà-vu. Ce n’est pas moi qui ai fait cette première lecture. C’est un autre. Et pourtant, cet autre, c’est moi, car les astérisques sont indubitablement de ma main. J’ai la très nette sensation que ma seconde a été une première lecture. Et je me suis senti tout excité comme lors d’une première fois en relisant le passage resté vierge des grains de beauté, que j’ai alors souligné et signalé d’un astérisque, comme au bon vieux temps immémoré : « Ayant levé le bras gauche pour y reposer sa tête, son côté gauche, généralement caché, se révélait à Honda, et derrière le mamelon gauche qui le fit penser à un menu bouton à fleur de cerisier, un groupe de trois petits grains de beauté noirs attira son regard. Il lui sembla qu’ils avaient quelque chose d’étrange. Pourquoi fallait-il que la chair de Kiyoaki fût ainsi marquée ? » Et dans mon exaltation toute nouvelle, j’ai encore noté dans la marge du haut : « Ces grains de beauté se retrouveront-ils chez Isao ? » Apparemment, puisque le passage n’avait été ni souligné ni marqué d’un astérisque, je n’avais pas eu l’intuition, lors de ma première lecture, que ces grains de beauté permettraient à Honda, dans Chevaux échappés, le second volume de La Mer de la fertilité, de reconnaître en Isao la réincarnation de Kiyoaki. L’auteur, pourtant, aidait beaucoup son lecteur à avoir cette intuition en parlant de chair marquée… Non seulement ce n’est pas moi qui ai fait cette première lecture, mais encore cet autre qui est pourtant bien moi était-il un peu crétin ! Or j’ai commencé hier la lecture de Chevaux échappés. Et de nouveau, je constate que tout le volume a été maculé de soulignages et astérisques. J’avais donc également déjà lu ce second tome, dont je n’ai pourtant pas plus conservé le souvenir. Il me semble sincèrement le découvrir pour la première fois à mesure que je le lis pour la seconde. Mais je constate à la page 53 que j’avais signalé d’un astérisque ce passage, lors de ma première lecture : « Honda était sur le point de suivre son exemple [celui d’Isao Iinuma, qui lui montre comment recevoir l’eau de la cascade] quand il se trouva jeter un coup d’œil au côté gauche d’Iinuma. Et là, en arrière du mamelon, à un endroit que le bras cache d’ordinaire, il vit distinctement un groupe de trois grains de beauté. / Honda se sentit parcouru d’un frisson. Il fixa les traits du vaillant garçon qui le regardait à son tour en riant sous la chute d’eau, les sourcils froncés à cause de l’eau, les yeux clignotant. / Honda se remémora les paroles qu’avait prononcées Kiyoaki avant de mourir : ‘‘Je te reverrai. Je le sais, sous la cascade.’’ » Bien sûr, à l’époque de ma première lecture, c’est probablement le souvenir des grains de beauté évoqués dans Neige de printemps qui m’avait amené à marquer d’un astérisque le passage de Chevaux échappés. Mais comment savoir si ce que j’ai pris pour une intuition lors de ma seconde lecture de Neige de printemps n’est pas plutôt un souvenir de ma première lecture de Chevaux échappés informée de celle de Neige de printemps, mais un souvenir qui n’aurait pas conscience de l’être, ou bien le souvenir d’un autre, de cet autre qui demeure tapi au fond de l’être, et qui est l’ensemble des versions passées de soi, d’un soi révolu, méconnaissable, étrange et étranger, inconnu comme le soldat, mais apparemment toujours là, ou plutôt inconsciemment là, dans sa tombe ? C’est dans un songe que, peu avant sa mort, Kiyoaki a cette prémonition, à la dernière page de Neige de printemps : « Je viens d’avoir un rêve. Je te reverrai. Je le sais. Sous la cascade. » Passage que j’ai également marqué d’un astérisque lors de ma seconde lecture, par intuition, ou par souvenir, donc… « Tout comme mer et ciel s’estompent ensemble à l’horizon, de même rêve et réalité pouvaient assurément se confondre lorsqu’on les regardait à distance », note Mishima à propos d’un Honda ébloui par « l’excès d’éclat du mystère » de la présence d’un Kiyoaki revenu parmi la foule des vivants. Pareillement se brouille la réalité de ma première lecture, qui ne semble pas avoir plus de consistance qu’un rêve, et qu’un rêve dont il ne me reste rien, comme de la plupart des rêves. Les différentes incarnations de Kiyoaki Matsugae, l’ami de jeunesse de Shigekuni Honda, sont le fil conducteur entre les quatre romans qui constituent La Mer de la fertilité. Mais je m’aperçois, à la relecture de ces romans, qu’il y a eu, au cours de ma propre existence, comme plusieurs incarnations de moi, qu’attestent la marque de quelques astérisques dans les marges de mes livres, comme les grains de beauté de Kiyoaki et Isao sur leurs corps. Ces incarnations me paraissent si lointaines qu’elles ne semblent pas avoir plus de consistance qu’un rêve, et qu’un rêve entièrement refoulé dans les profondeurs de l’inconscient. On croit à la réalité de son être, à son unité, à sa continuité, sur la foi de la conscience, qui semble être un flux ininterrompu depuis l’époque des premières pensées. Mais comment peut-on croire à cette continuité, quand on sait qu’il nous faut dormir toutes les nuits ? Notre propre, au contraire, est la solution de continuité. Nous sommes littéralement des gouffres, dans lesquels nous ne cessons de sombrer, de disparaître. M’est ici révélée la profonde inconsistance de mon être, mouvant comme des sables, aussi sombre que la nuit, et sans fond, comme l’abîme. Mais je m’avise également de la parfaite inconsistance des livres, je veux dire même des bons livres, dont la lecture peut n’avoir laissé aucune trace dans la mémoire du lecteur. Il doit y avoir quinze ans que je notais, dans Tu puer aeternus ou dans Hic est locus patriae, écrits tout deux pour le blogue de Dominique Autié, que les garçons sont des livres. (N’ayant pas retrouvé ces deux textes dans mes archives, décidément mal tenues, et le blogue d’Autié n’étant plus en ligne, il est fort à craindre que ces deux textes soient perdus pour toujours…) Mais je pourrais dire aussi bien que ce sont les livres qui sont des garçons, puisqu’il m’est possible de les avoir complètement oubliés, exactement comme il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer des garçons que je croyais nouveaux, mais qui m’assurent que nous avons déjà couché ensemble par le passé, passé dont je ne garde aucun souvenir, ce qui est toujours un peu embarrassant, surtout si le garçon en est vexé ou s’il croit pouvoir me le faire remarquer au beau milieu d’un repas entre amis. « Ah ? vraiment ? Nous nous connaissons ? — Mais oui. Tu ne te rappelles pas ? Nous avons couché ensemble, il y a environ deux ans ! — Ah ? Oui, c’est possible… Je t’aurai sans doute trop vu de dos pour m’en souvenir… » Muni du prénom de l’inconnu déjà rencontré, je fais parfois une rapide recherche dans ce journal, pour tenter de raviver ma mémoire, et c’est souvent le journal d’un parfait inconnu que je relis alors, des années plus tard… Encore récemment, un joli garçon, tout à fait à mon goût, est venu me parler sur Facebook, en se recommandant d’une coucherie passée dont je ne me souviens absolument pas. Mais comment ai-je pu oublier à ce point un garçon si fait pour me plaire, doué de quelques attributs remarquables, comme son origine étrangère, son polyglottisme ou son intérêt pour moi ? Il n’a pas encore trente ans, ce ne peut pas être si ancien ! Certes, l’effacement de ma mémoire me donne occasionnellement la chance de connaître de nouveau la fièvre d’une première fois, qui demeure presque toujours sans pareille, surtout pour ce qui est de la chair, qui n’est désirable que fraîche, je veux dire nouvelle, toute seconde fois étant déjà l’expérience de l’altération de toute chose, de la décomposition à l’œuvre en chaque instant. (Au fond, le plaisir de la chair relève de ces panis et circenses qu’évoque Hannah Arendt, dans La Crise de la culture, et dont « [l]es critères d’après lesquels on les devrait tout deux juger sont la fraîcheur et la nouveauté. ») Mais pour ce qui est des livres, œuvres de culture par excellence, c’est-à-dire objets censés tendre à une certaine permanence dans le monde, qui confine à l’immortalité, contrairement à l’homme, qui ne dure qu’un temps, comment se peut-il qu’ils se transmettent de génération en génération, sans laisser pour autant la moindre trace durable ou nette dans une existence humaine ? Il n’y a dans ce fait rien de paradoxal en réalité. Celui-ci s’explique très bien par l’impermanence foncière des hommes, qui ne fixent rien, qui ne font que passer, dont la nature est probablement de l’ordre de la perte et de l’oubli, qui sont des flux, quand la mémoire et la conservation sont des états, si étrangers à la nature de l’homme. Mais alors, à quoi bon lire, si l’on doit douter de la réalité de son propre être, si l’on n’est même pas sûr d’avoir existé ? Et à quoi bon écrire ? Lecture et écriture ne sont pas les tentatives qu’on croit de retenir ces choses, ce temps, ce sens qui nous échappent ; ce ne sont que des moyens de passer le temps.

02.V.2022

02/05/2022, 23:57 | Lien permanent | Commentaires (0)

Des premiers de ce mois, c’est le plus simple et gai :

Deux vers composeront notre brin de muguet !

1.V.2020

01/05/2020, 15:10 | Lien permanent | Commentaires (0)

Que j’aime vos effets, divine impéritie !

Grâce à vous l’on découvre où demeurer ici.

11.IV.2020

(Vingt-sixième jour de confinement)

11/04/2020, 11:10 | Lien permanent | Commentaires (0)