HORTVS ADONIDIS : Archives

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06/09/2022

 

Homo robur

 

 

L

’UNE DE MES COLLÈGUES, au bureau, ce matin, commentant les affaires de violences intrafamiliales qui lui passent souvent sous les yeux, m’a fait cette confidence qu’elle aimerait bien être réincarnée en homme (mais en vrai salaud, a-t-elle précisé) pour pouvoir ainsi attraper tous ces bourreaux d’enfants, tous ces apprentis féminicides, et leur « frotter la joue sur le trottoir », ces derniers mots ayant été prononcés avec une espèce de joie nasillarde et sauvage (si tant est que les deux soient possibles à la fois), accompagnée d’un geste aussi puéril que peu efficace, à mon avis, si l’on veut vraiment meurtrir une joue en la frottant sur du bitume ou du béton. Je suis toujours un peu frappé de voir à quel point mes collègues se sentent comme personnellement concernés par les malheurs de parfaits inconnus. Je ne compte plus les couilles et les têtes qu’aimeraient voir coupées des personnes qui, la plupart du temps, me paraissent parfaitement inoffensives, amollies qu’elles sont par la fraicheur de l’air conditionné, par le doux chant des claviers d’ordinateur et par les années de routine. La civilisation du bureau semble pourtant avoir produit une espèce d’homo robur, aussi dur que le chêne rouvre, même si le cœur est d’artichaud. Comme dans 1984, Homo robur (l’homme des bureaux) a besoin de ses quotidiennes minutes de la haine. La haine le met en joie. Ça t’écraserait comme de la vermine tout ce qui dévie ! Pourtant, ma collègue semblait avoir conscience de ce qu’il y a d’ignoble dans son mouvement d’humeur, puisqu’elle disait elle-même que le comportement qu’elle voudrait pouvoir se permettre était d’un vrai salaud. Mais il fallait voir comme la sincérité de son sentiment la défigurait alors… Il y avait là quelque chose de réellement glaçant. Elle m’a fait penser à la petite Allemande éprise du héros d’Europa Europa (le film d’Agnieszka Holland) qui, dans une scène très bucolique, quoique les personnages y portent des uniforme des jeunesses hitlériennes, confie à son héroïque jeune amoureux (qui a déjà été au front et a même remporté la compétition de nage, en uniforme et le fusil maintenu bien au-dessus de l’eau, de sa prestigieuse école de futurs cadres du parti) qu’elle aimerait pouvoir trancher elle-même la gorge d’un Juif, si elle en trouvait d’aventure, ignorant que son interlocuteur en est un, justement, qui se fait passer pour un Aryen !

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Je ne devrais pas le dire, car on perd très facilement son emploi à cause de ce genre de considérations, mais j’ai parfois le sentiment de travailler au beau milieu des jeunesses hitlériennes ! Et comme Salomon Perel, le héros du film, j’ai l’impression d’être un clandestin, obligé de me faire passer pour ce que je ne suis pas, obligé, surtout, de dissimuler ce que je suis (enfin, ce que je crois être… Un poète ?) pour survivre. Ils ont l’air très gentils, tous, mais je ne maîtrise pas vraiment tous leurs codes. Je traverse à l’aveugle la brume épaisse qu’ils me sont. Je repense à ce plan du film d’Agnieszka Holland, où Salomon a les yeux bandés. C’est par jeu, bien sûr, qu’il est aveuglé de la sorte, mais c’est tout de même le bandeau des fusillés qu’il porte. Ils me font des sourires, tous, mais qui sait si ce n’est pas le même sourire qu’ils auraient s’ils me voyaient disparaître dans l’abîme. Je m’efforce de ne pas me noyer, moi aussi, malgré le style qu’il me faut garder hors de l’eau, mais qui, comme à Salomon Perel le fusil, me pèse horriblement pour traverser la vie, et qui pourrait me faire sombrer.

6.IX.2022

06/09/2022, 19:08 | Lien permanent | Commentaires (0)