(Journal du 06.V.2024) Il est arrivé quelque chose d’extraordinaire. Ou plutôt me suis-je aperçu tout à l’heure d’un fait qui me paraît absolument miraculeux. Pourtant, je ne pensais pas faire autre chose, avant-hier, que plaisanter à demi quand j’écrivais que c’est assez d’un lecteur pour qu’une voix soit entendue. Voici : Il y a un peu plus d’un mois, pour échapper aux assauts de quelques-unes de mes collègues du dicastère, qui voulaient absolument me voir m’inscrire à un petit concours de la fonction publique, je n’ai pas eu d’autre choix que de céder à leur insistance importune. Malheureusement pour moi, la publication en ligne, il y a peu, de mon admissibilité à ce concours a causé une espèce de liesse dans tout l’étage du Catégore. Si mes collègues avaient été des hommes, elles m’auraient probablement porté sur leurs épaules ! À cause de manifestations si bruyantes (et qui n’étaient pas sans me faire un peu honte, car c’était vraiment beaucoup de bruit pour presque rien), la nouvelle de cette première réussite est arrivée aux oreilles de mon directeur, le beau Calliste, qui a décidé, pour m’entraîner, de me faire passer une simulation d’oral du concours. Me voici donc réduit à faire la chose la plus bête du monde : préparer l’oral d’un concours dont je n’ai absolument que faire, et au bénéfice duquel je finirai probablement par renoncer, en cas de succès, si le lieu de mon affectation ne me convient pas, ce qui a toutes les chances d’arriver, même s’il s’agit d’un concours ‘‘déconcentré’’. Mais je voudrais pouvoir tenir contenance devant le beau Calliste… Je faisais donc tout à l’heure une rapide recherche en ligne sur un sujet particulier ayant un rapport avec mon concours quand je suis tombé sur la page d’un blogue tenu justement par Calliste, dont l’histoire est la marotte, traitant très précisément de la matière qui m’occupait. Quelle coïncidence, me suis-je dit, même s’il n’est pas si surprenant qu’un fonctionnaire passionné d’histoire s’intéresse à l’histoire de la fonction publique. Mais que je tombasse, dès les premières propositions de Google, sur une page du blogue de Calliste traitant exactement de la question qui m’avait traversé l’esprit, ça m’a semblé frappant. Comme je ne suis tout de même pas si captivé qu’on pourrait le croire par l’histoire des fonctionnaires, ce hasard qui n’en est pas vraiment un m’a détourné presque aussitôt de la question qui m’avait traversé l’esprit en me donnant l’idée de faire une nouvelle recherche en ligne, mais à partir de mon nom cette fois-ci (mon véritable nom), comme il m’arrive parfois, à peu près tous les trois mois. Passée la satisfaction de constater que j’étais de moins en moins ‘‘référencé’’ dans l’immensité webmatique, je me suis aperçu que figurait sur la première page de réponses de Google un nouveau lien, menant à l’article d’un blogue où il était question de moi et que je n’avais jamais vu jusqu’alors. Je l’ouvre : l’URL semble indiquer que l’article, intitulé « Ballade de mes petites amoureuses, par Olivier *** (1) », a été posté en octobre 2023. L’auteur du blogue a retrouvé dans une anthologie ce qui fut sans doute la première ballade que j’écrivis et qui figure d’ailleurs dans Le Testament d’Attis, mais sous le titre Vbi sunt (j’ai dit avant-hier que se trouvaient dans le Testament certains de mes plus vieux poèmes.) Mais dans cette anthologie, L’Univers sensuel, sexuel et sentimental de la Fillette impubère, au travers de l’Histoire, de l’Ethnographie et de la Littérature, Tome I, Interactions entre enfants (2), (un titre parfaitement trouvé pour m’attirer de nouveaux ennuis !), l’auteur de la ballade est présenté comme anonyme, et son « [t]exte récupéré vers 2004 du site : http://perso.wanadoo.fr/oliviermb/journal.htm », qui était à l’époque le site personnel sur lequel je publiais ce journal ainsi que quelques vers et autres petits textes, mais qui n’est plus en ligne désormais. Pourtant, le blogueur qui a rendu son nom à l’auteur de la ballade a retrouvé quelques vestiges de mon antique ‘‘page perso’’ (parmi lesquels mon nom se trouvait donc) en utilisant la Wayback Machine d’Internet Archive, ce qui me vaut désormais sur son blogue cette notice flatteusement actualisée : « Voici un poème d’amour presque introuvable, écrit par un inconnu, publié sur un blog obscur dont il ne reste de traces que sur la Wayback Machine. » Si ce n’est pas le début de la gloire ! Mais quelle ironie, tout de même : quelqu’un a pensé à me rendre mon nom exactement à l’époque où je décidais (en 2023) d’y renoncer pour publier ce journal ou mes vers ! Il était écrit que tous les vents seraient contraires au cap que je voudrais donner à ma carrière littéraire : La création d’un compte Facebook sous mon nom de plume m’a fait passer de plus de 240 ‘‘amis’’ à 80 seulement (par où l’on voit que je ne manque vraiment pas d’ambition en me fixant pour objectif de donner au moins un lecteur aux Sonnets de guerre et quatorzains de paix !) ; et je m’aperçois à présent que quelque chose semble se tramer sur la toile pour me faire regretter d’avoir renié mon nom, pour me rappeler que ce nom, qui est le vrai, survit malgré mes efforts pour le faire oublier. Mais pour en revenir à l’idée qu’il suffit d’un lecteur au poète pour que sa voix soit entendue, il me semble que l’anecdote que je viens de rapporter me donne raison. J’ai écrit une maladroite première ballade il y a des lustres. Je l’ai publiée en ligne au début des années deux mille. Quelqu’un l’a récoltée vers 2004 pour une anthologie au thème un peu embarrassant. Un autre l’a lue dans cette anthologie, vraisemblablement en 2023, puis a fait quelques recherches pour retrouver mon nom, qu’il révèle sur son blogue. Ce blogue compte probablement quelques lecteurs, dont un s’est peut-être intéressé à son tour à ma modeste ballade. Et ainsi de suite. Deux lecteurs au moins en un peu plus de vingt ans, c’est le beau succès d’estime dont je parlais avant-hier ! Peut-être même trois lecteurs déjà, et c’est un véritable triomphe, mais dont je n’aurais pas connaissance, une sorte de triomphe de Schrödinger. Quoi qu’il en soit, que j’aie deux, dix, cent ou mille lecteurs, quelle différence cela fait-il ? Presqu’aucune pour le lecteur, même si, sans doute, ce n’est pas tout à fait la même aventure, de son point de vue, de lire un auteur fameux, c’est-à-dire d’emprunter un chemin balisé par la réputation de celui qui l’a tracé, et un parfait inconnu, qui est une espèce de forêt vierge : j’imagine que les préventions du lecteur sont un peu plus favorables au premier qu’au second, à moins que ce ne soit l’inverse, selon l’idée qu’il se fait de l’honnêteté du commerce éditorial. Peut-être aussi le lecteur risque-t-il moins d’être distrait d’une authentique exploration de pages nouvelles par les idées fausses qu’il peut lui arriver de se faire sur un auteur connu, la notoriété n’étant bien souvent qu’une des formes de la méconnaissance. Dans tous les cas, le lecteur a dans les mains le livre d’un seul homme : la lecture est pour lui ce moment où il se retrouve seul pour écouter la voix de cet homme, insinuée dans sa propre voix intérieure. Le nombre n’a rien à voir avec cela. Et de mon point de vue, cela ne change rien non plus. Que j’écrive ou que je n’écrive pas, je le fais toujours seul, chez moi, en présence de la chienne Psaltérion uniquement, sans jamais penser à un lecteur, ni à deux, ni à dix, ou si je le fais, ce n’est qu’à ce lecteur idéal, que j’imagine être si accordé à mes phrases qu’il serait superflu de songer à la réception qu’il pourrait en avoir quand je suis occupé à les faire. De mon point de vue, mon seul lecteur, c’est moi.
(1) Ce n’est pas que je veuille faire un mystère absolu de mon véritable nom (et d’ailleurs, pour un helléniste, mon nom de plume est transparent), mais ayant déjà perdu une fois mon travail à cause de ce qu’il a pu m’arriver d’écrire, je préfère rester discret, relativement discret, du moins, car tous les éléments sont dans cette entrée de mon journal pour retrouver en ligne ma véritable identité.
(2) Cette anthologie semble n’avoir d’existence qu’en ligne, sous la forme d’un PDF de plus de mille pages, tout fait de copiés-collés et sans aucune unité typographique.
06.V.2024
(Journal du 04.V.2024) J’ai annoncé pour la première fois aujourd’hui (sur Facebook) la parution de Sonnets de guerre et quatorzains de paix. C’est un exercice dans lequel je ne me sens vraiment pas à l’aise et auquel je répugne franchement. Mais enfin, il me faut bien en passer par là. De toutes les façons, je n’ambitionne que d’avoir un lecteur. C’est assez, pour qu’une voix soit entendue. Deux lecteurs, ce serait un beau succès d’estime. Au-delà de trois, un triomphe. (D’ailleurs, mettez trois personnes autour de moi, et je me sens déjà cerné par la foule.) J’ai échangé quelques mots avec Georges de La Fuly, qui trouve que le prix de la plaquette est trop bas. Peut-être a-t-il raison, et même sans doute, car afficher un tel prix, c’est ne pas avoir de respect pour le travail des autres, le mépriser au sens propre, ne pas lui reconnaître son véritable prix, qui est probablement supérieur à celui que je donne au mien. Mais je ne peux pas envisager de demander plus pour un ensemble d’à peine dix poèmes, dont la moitié n’est pas de moi, mais traduite, transposée plutôt de l’anglais de Rupert Brooke. Je dois même confesser que ce prix, je l’aurais voulu plus bas encore. Trois drachmes, ç’aurait été parfait. Mais le coût d’impression est de 3,49 ₯ et avec la marge d’Amazon, le livre ne peut pas être vendu à moins de 5,81 ₯, hors taxes. Pour le proposer à un prix à peu près rond, taxes comprises, soit 6,20 ₯, j’ai dû me consentir un revenu de 0,04 ₯ par exemplaire vendu, alors que j’aurais préféré n’en tirer aucun argent. Mais soyons honnête, 0,04 ₯ ou rien, c’est du pareil au même, ou quasi : il me faudrait vendre mille exemplaires pour gagner 40 ₯ ! Si je voulais un si petit prix, c’est parce que je me suis amusé à donner non seulement une maison d’édition à ma plaquette, Tibia Clarisona (soit l’équivalent en néolatin du véritable nom de la chienne Psaltérion), mais aussi une collection, Canicula (petite chienne, ou constellation de Sirius, le chien d’Orion), dont la vocation est d’accueillir de tout petits textes, pour de tout petits prix (mais hélas moins petits que je l’aurais voulu.) Avec cette publication, j’ai l’impression de retomber en enfance : je joue à l’éditeur comme aux pompiers font les garçons. Ce jeu n’est d’ailleurs pas tout à fait innocent, je veux dire par là qu’il pourrait passer pour une sorte de manipulation, de ‘‘tromperie sur la marchandise’’, pour reprendre l’expression d’hier, car un lecteur étourdi risque de s’imaginer que ma plaquette a vraiment était publiée par une maison d’édition qui s’appellerait Tibia Clarisona, et donc croire que mes vers ont été réellement remarqués par un éditeur, qui les aurait jugés dignes de paraître dans sa maison, ce qui est à la fois présomptueux et déshonorant (si l’on songe à tout ce qui réussit à se trouver un éditeur, de nos jours, quand un Renaud Camus n’en a plus !) Mais je suis pris au jeu et je cherche déjà le nom de la collection qui accueillera le Testament d’Attis. Ce sera peut-être Σείριος, ou Sirius, ou Le Chien d’Orion. Je tâcherai cette fois de donner au Testament un prix plus ‘‘approprié’’, même si, pour ce livre aussi, l’idée m’en déplaît, car plus le temps passe, et plus je lui trouve de défauts. Il a tous ceux d’une première œuvre, et c’est un livre de jeunesse à plus d’un titre : il l’est non seulement pour être le premier que j’ai terminé, bien tard dans ma vie, certes ; mais encore parce qu’il est le récit de la naissance (ou de la renaissance, mettons) d’une vocation poétique ; et enfin parce qu’il contient, pour les besoins de la sorte d’enquête que j’y mène, plusieurs de mes tout premiers sonnets. Je dois confesser que ce livre me fait un peu honte : honte pour ses maladresses et son impudeur ; honte pour sa construction bizarre ; honte pour ce que j’y dis de mon passé, de ma mythomanie d’adolescent ; honte à cause du piètre séducteur que j’y fais et du méchant amant qu’il arrive qu’on m’y voie être ; honte pour le mauvais goût que j’y montre parfois, très du XXIe siècle, en y parlant par exemple pendant des strophes entières d’un petit film comme Genèse (Philippe Lesage, 2018), que j’ai beaucoup aimé, mais qui n’est tout de même pas un chef-d’œuvre ; honte pour les envolées lyriques, qui sont franchement ridicules, surtout vers la fin ; et honte, enfin, du nombre incroyable de mauvais vers que j’y laisse sans aucune retouche ! Et pourtant, je me sens profondément attaché à ce livre. Sans doute est-ce parce qu’il me ressemble. Je ne sais si j’y suis aussi sincère que je le voudrais (du moins m’y efforcé-je), cependant il me semble y paraître fidèle à ce que je crois être : un ensemble de petits et grands défauts, d’infirmités et de travers, mais qui s’équilibrent assez pour tenir à peu près debout. Ou peut-être, plus simplement, y suis-je attaché pour la même raison qui pousse un homme à tenir à soi-même : parce qu’il a le mérite d’exister.
04.V.2024
(Journal du 03.V.2024) J’ai enfin reçu le premier exemplaire de Sonnets de guerre et quatorzains de paix. J’ai bien cru que je n’arriverais jamais à faire paraître cette plaquette, tant les gens d’Amazon, ou leurs robots (car je n’ai jamais su si je traitais avec des hommes ou des machines), semblaient trouver à redire au fait que j’entendais publier dans le même livre les poèmes d’un autre (Rupert Brooke, transposés en vers français) et les miens. Il m’a fallu prouver que les sonnets de Brooke étaient tombés dans le domaine public. L’envoi d’un lien menant à la page Wikipedia à lui consacrée a suffi. (Apparemment, les robots ne savent pas du tout qui peut être ce Rupert Brooke. Je me suis surpris à imaginer Amazon publiant des œuvres entièrement apocryphes en les attribuant aux auteurs les plus célèbres grâce à la falsification de quelques pages de Wikipedia.) Il a fallu également que j’insère la mention « traduit » en plein milieu du titre, non pas sur la première de couverture de l’objet lui-même, heureusement, mais dans le titre tel qu’il apparaît sur la page Amazon où l’on peut le commander. En l’absence de cette mention, les robots semblaient craindre une sorte de tromperie sur la marchandise. Il y a eu également pendant quelques jours un vrai dialogue de sourds, parce que je n’arrivais pas à comprendre qu’on pût me reprocher de n’avoir pas mentionné le nom du traducteur dans les références du livre consultables sur la page Amazon, puisque le traducteur c’était moi. Mon erreur était de ne m’être ‘‘référencé’’ que comme auteur. J’ai mis quelque temps à le comprendre, car je dois confesser n’être guère plus vif d’esprit qu’un robot. Il m’a fallu également faire trois ou quatre propositions de couverture avant que le code à barre ne soit correctement placé. Et toujours, après chaque correction, il s’écoulait entre quelques heures et trois jours avant qu’Amazon ne me fasse une nouvelle remarque, qui différait encore la parution du livre. Je commençais à désespérer, à me dire que je n’aurais d’autre choix que de passer par un autre site quand, enfin, le lundi 29 avril, la nouvelle tomba : le livre était publié sur Amazon. J’en ai désormais un exemplaire sous les yeux. Je ne suis pas du tout mécontent du résultat. L’objet correspond exactement à l’idée que je m’en faisais, même s’il a les défauts propres à ce qu’on appelle un livre de nos jours : il n’a fallu qu’une relecture, par exemple, pour que la première de couverture commence à ‘‘rebiquer’’ vers l’extérieur. Trois erreurs typographiques avaient apparemment échappé à mon attention lors de mes nombreuses précédentes relectures des fichiers électroniques : elles figurent toutes dans le texte final consacré à la forme des poèmes, « Décatétrasyllabe et quatorzain ». Il manque une espace après le signe +, page 33 et j’ai mal orthographié (deux fois !) l’adverbe encore (auquel j’enlève son e, mais sans qu’il y ait de raison métrique) quand, page 34, je cite le dernier vers de la plaquette : « Et rasent tout ce qui dépasse encore en le fauchant ». Ces deux erreurs sont plus gênantes, parce qu’on les trouve dans un passage où je commente le vers d’un point de vue prosodique et métrique : « Enfin, licence des licences, il arrive qu’on ne trouve plus 8 + 6 ni 6 + 8, mais 4 + 6 + 4 syllabes, comme dans le dernier vers de cette plaquette :
Et rasent tout / ce qui dépasse encor / en le fauchant ;
vers dans lequel tout est fortement accentué et dont les derniers mots (en le fauchant) se détachent particulièrement, comme s’il y avait deux points après encor. Un tel vers est à mon décatétrasyllabe ce que le trimètre est à l’alexandrin. » Peut-être ai-je été induit en erreur par la présence de la barre oblique après encor, que j’ai ensuite recopié tel quel deux lignes plus bas.
03.V.2024
(Journal du 01.V.2024) J’ai déjeuné en famille aujourd’hui, chez ma sœur Junie. Mon père était là lui aussi, venu seul de Baïes, sa femme se trouvant à Athènes. On craignait un peu qu’il se rendît à la bonne adresse, mais dans une autre ville, comme il l’avait fait il y a deux ans, lorsqu’il était allé à Nauplie rendre visite à ma sœur Délie, et qu’il lui avait téléphoné, inquiet de se trouver au beau milieu d’une zone commerciale, au lieu que chez ma sœur : il était bien à l’adresse que lui avait donnée Délie, mais dans une autre ville, à une cinquantaine de kilomètres de Nauplie. Cette fois, il est arrivé à bon port, même s’il a fallu aller le chercher chez ma mère, parce qu’il s’était perdu dans la ville, à cause de tous les travaux de voirie qu’il y a depuis des mois dans Argos. Le pauvre homme. Nous lui avons reparlé des projets d’installation de Délie dans le golfe Persique. Il a semblé apprendre la nouvelle de notre bouche, même s’il était censé la tenir de Délie depuis plusieurs semaines déjà. Et il nous a encore demandé plusieurs fois, incrédule : « Mais vous voulez dire qu’elle veut passer là-bas des vacances ou qu’elle compte s’y installer ? » Il avait l’air complètement désorienté par la nouvelle. Vraiment, le pauvre homme. Sa vieillesse est un parfait désastre. Hipponaüs nous a fait encore le même numéro : inutile que je m’étale sur le sujet, pour éviter les redites. Mais lundi soir, ayant invité Junie à dîner chez moi, j’ai pu lui dire encore une fois, ou plutôt lui faire comprendre, quand l’occasion m’en était donnée, tout le mal que je pensais d’Hipponaüs, sans être trop frontal, pour ne pas heurter ma sœur ni la mettre dans la situation d’avoir à organiser la défense de quelqu’un que je la préférerais voir chercher à déloger de la place qu’il occupe. J’ai tout de même remarqué que ma sœur avait devancé ma pensée quand j’ai commencé à me plaindre de la manie qu’avait Hipponaüs de vouloir me faire des cadeaux depuis quelque temps : « Tu ne crois tout de même pas qu’il cherche à t’amadouer par ce moyen », m’a-t-elle demandé ? Que si ! Mais surtout, Junie m’a fait cet aveu : les locataires de l’appartement dont elle est la propriétaire ayant donné leur préavis de départ il y a peu, et l’agence immobilière lui ayant donc demandé si le nécessaire pouvait être fait pour trouver de nouveaux occupants, ma sœur hésite à demander un délai de réflexion, avant de se décider. Comme elle venait de m’assurer, une fois de plus, qu’elle était amoureuse d’Hipponaüs comme au premier jour, je dois confesser que je n’ai pas compris tout de suite ce qu’elle voulait me dire par là. Constatant mon incompréhension, celle-ci m’a donc dit d’elle-même, très explicitement cette fois-ci, qu’elle se demandait si ce ne serait pas là pour elle l’occasion de quitter Hipponaüs sans avoir trop de peine à se reloger. Et à mon tour, je lui ai dit très explicitement que ce qu’indiquaient ses hésitations, c’était un désir profond de quitter Hipponaüs, et que si elle en était empêchée, c’est probablement parce qu’elle était une femme sous influence.
01.V.2024
(Journal du 17.IV.2024) Décidément, je ne comprends vraiment pas mes sœurs. Après les récentes révélations de Junie sur les dernières exactions d’un mari dont elle est éprise, à l’en croire, comme au premier jour (c’était il y a plus de dix ans, tout de même !), voici que Délie me fait au téléphone cette annonce fracassante : avec Ctésiclès, le jeune homme dont elle est éprise depuis environ six mois, elle ira s’installer à la fin de l’année dans la capitale d’un petit royaume de la péninsule arabique ! Ctésiclès se plaindrait en effet de payer trop d’impôts en Grèce, les trois quarts de ses revenus lui étant confisqués d’une manière ou d’une autre. Je ne sais ce qui me heurte le plus de la destination, espèce d’immense centre commercial et parc d’attractions à la fois, ou de la raison invoquée : payer trop d’impôts, ou, plutôt, ne faire aucun mystère de vouloir s’expatrier pour une telle raison, qui me paraît non seulement de mauvais goût, mais moralement douteuse. Délie m’assure pourtant que Ctésiclès est « de bonne famille », ce sont ses mots. Mais peut-on vraiment être ‘‘de bonne famille’’ et, à la fois, avoir des considérations aussi ouvertement crapuleuses ? Peut-être, après tout… La preuve ! Pourtant, Ctésiclès m’avait fait, je crois, une bonne impression, lorsque je le rencontrai pour la première fois, en novembre dernier, quand il avait rejoint Délie venue passer quelques jours chez notre père à Baïes. J’avais aimé sa voix, ou plutôt son élocution, qu’il avait un peu comme celle de Tristan. Mais Délie n’est pas tout à fait folle. Elle n’est certes éprise de Ctésiclès que depuis six mois, mais il y a près de dix ans qu’elle le connaît : depuis l’époque où, étant encore interne en médecine, celui-ci était tombé sous le charme de ma sœur, qui travaillait dans l’université dont il dépendait et qui avait dans ses attributions la gestion administrative des internes, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi. Pendant dix ans, Délie fut indifférente aux manœuvres amoureuses d’un garçon qui, régulièrement, revenait à la charge, et toujours sans succès, sauf après sa dernière tentative. Lors de l’inévitable récit qu’il nous fit de la première rencontre (celles des cœurs, donc, survenue dix ans après celle des masques), celui-ci nous confia avoir alors décidé que la chance qu’il avait voulu tenter encore, quelques semaines plus tôt, serait la toute dernière, et je veux bien croire, maintenant qu’il est parvenu à ses fins, que Ctésiclès croie sincèrement à l’irrévocabilité de la décision qu’il prit ce jour-là : ce fut la dernière, en effet, mais la bonne, puisqu’il y trouva finalement cet amour tant espéré qu’il avait passé des d’années à tenter de faire naître. Mais mes sœurs sont des amoureuses chroniques, et Délie, venant alors de quitter le précédent heureux élu, ne pouvait sans doute pas se concevoir célibataire encore bien longtemps… Ce n’est donc pas avec un parfait inconnu qu’elle s’expatriera bientôt dans le golfe Persique. Les arrières sont assurés. Elle conserve son appartement de Nauplie, déjà loué, je crois, depuis qu’elle vit avec Ctésiclès, qui conserve également le sien, ainsi que son cabinet médical de Mont-Charles, dont il confie la gestion à un collègue de confiance. Le nouveau couple s’est clipsé* il y a peu, afin que Délie puisse obtenir de son ministère une mise en disponibilité à renouvellement illimité (pour suivre son conjoint à l’étranger). Ctésiclès sait déjà dans quelle clinique il exercera ses talents de médecin esthétique et Délie se laisse environ un an pour trouver sur place un travail. De toute façon, si elle devait ne pas en trouver, Ctésiclès gagnera suffisamment d’argent pour subvenir à tous leurs besoins. En attendant leur départ, prévu pour l’automne, je crois, Délie prend des cours d’anglais. Le Clips de Ctésiclès et Délie n’a aucune valeur d’engagement sentimental, m’assure cette dernière, qui est pourtant plus heureuse dans cet amour que dans nulles autres auparavant ! Elle le considère seulement comme un moyen d’assurer la mise en disponibilité illimitée dont elle a besoin pour le cas où leur projet à la gomme arabique ne se passerait pas aussi bien qu’ils l’espèrent et qu’ils auraient à se rapatrier en Grèce. Il me semble que toute la vérité de l’époque tient dans cette parade, aux deux sens du terme, soit l’étalage obscène du cynisme individuel pour se garder à la fois d’une décence commune désormais révolue. Non seulement les couples refusent de se marier, mais encore s’abaissent-ils à contracter, dans le but de faciliter des démarches personnelles purement égoïstes, ce faux mariage qu’est le Clips (initialement conçu pour pallier un peu la précarité sociale des couples homosexuels, qui n’en ont plus que faire, maintenant qu’ils ont obtenu le ‘‘droit au mariage’’ eux aussi, c’est-à-dire son abolition par leur inclusion en son sein déchiré, l’institution abolie les excluant par nature du temps où elle perdurait.) Même moi, le dernier des poètes (je veux dire le plus mauvais d’entre eux), je crois pouvoir justifier mon existence improductive, ma paresse, ma lenteur, mon inadaptation sociale, même, et ma haine du prochain, ou disons du contemporain, par une espèce de fonction sociale, certes quasi révolue elle aussi, presque purement théorique, mais toujours efficiente, même si ce n’est sans doute plus qu’exceptionnellement, qui consiste à écrire parfois quelques vers, non pas seulement pour mon plaisir, ni par désœuvrement, mais pour l’utilité, je ne dis pas de tous, évidemment, mais de quelques-uns, sans doute deux ou trois seulement, qui trouveront parfois, une seule fois peut-être, deux mots dans un hémistiche, dont l’alliance inattendue, éclairante ou simplement heureuse, les transportera, même si ce n’est que le temps de les lire, je ne sais pas où moi-même exactement ; mais ce transport, j’en suis certain, est plus dépaysant, plus enrichissant que tous les voyages touristiques ou que tous les échanges commerciaux de la mondialisation déshumanisante, parce que ce lieu auquel il donne accès est foncièrement un autre monde, soit qu’il soit un monde qui n’est plus, ou qui aurait pu être, ou qui l’aurait dû, ou qui pourrait advenir encore, soit qu’il soit un monde dont le fondement est d’être radicalement autre (ne serait-ce que par la langue), au point de ne pas tenir debout dans la réalité immédiate (intenable dans la langue courante), et se dressant pourtant souverainement dans l’oreille et dans l’esprit grâce au lest des rimes, grâce à l’armature du vers s’ajustant étroitement sur le squelette d’une syntaxe, pourrait-on dire, faite autre dans la langue, mais dans un sens un peu différent de celui de Renaud Camus, autre en tant que seconde, comme on parle de langue seconde, foncièrement différente de celle qui a cours désormais, mais qui fut la première, abolie, oubliée depuis longtemps, pourrait-on croire, tant la nouvelle lui est étrangère, et pourtant retrouvée à travers ses propres détours, ressuscitée per se, c’est-à-dire rendue à sa souveraineté primitive. Et surtout ce transport est infiniment plus vital que la triviale visite d’un site touristique ou que le transit des marchandises d’un continent à l’autre, car il permet la visitation et la transsubstantiation nécessaires à l’être pour être véritablement humain. L’homme n’est pas qu’une masse de muscles et de peau. Il est une chair infusée de verbe et que les mots font palpiter autant que le muscle cardiaque. Pour être plus vaste qu’une bête, l’homme a besoin, lorsqu’il rencontre par exemple une tortue, d’être visité par la lyre qu’elle promet d’être ou qu’elle ne sera jamais. L’homme a besoin, pour ne pas dépérir, de savoir que cette tortue, par la force du verbe, peut se transformer en athlète, même si c’est en athlète de lenteur. Il n’y a que l’homme qui puisse se perdre dans les méandres d’une phrase et retrouver son chemin au rencontre d’un mot bien placé. Mais il en est désormais réduit à se perdre même dans sa nouvelle langue, pourtant toute faite de voies à sens unique. Cette langue est devenue si impuissante que plus personne ne croit sérieusement qu’aucune parole puisse être donnée ni tenue. Comment s’engager, dans ces conditions ? Pourquoi se marier, quand on sait que ce sera pour divorcer dans quelques années ? Les femmes, de nos jours, n’aspirent plus au mariage que pour porter la robe, et les hommes pour s’enivrer pendant le banquet. Supprimez la robe et le banquet : plus de mariage ! Celui-ci permettait pourtant à chacun, même aux gens les plus simples, de participer à la fondation de la société, génération après génération : en fondant une famille. Fonder une famille, c’était modestement renouveler les fondements du monde où l’on avait sa place et dans lequel on préparait celle de ses enfants. Je ne dis pas que les couples ne se forment plus, ni qu’ils ne se reproduisent pas. Mais ils le font sans du tout s’estimer engagés pour la vie. Se marier, désormais, c’est tenter une nouvelle expérience, une parmi d’autres, qu’une existence bien menée se doit de démultiplier. Le trentenaire s’essaie à l’aventure conjugale comme l’étudiant à celle de la colocation : aucun d’entre eux ne peut croire sérieusement que l’aventure se poursuivra jusque dans ses vieux jours. Ils se marient toujours, oui, et deviennent encore des pères ou des mères, mais ils le font au mépris de la sécurité affective la plus élémentaire des enfants, qui risquent à tout moment de voir leur famille anéantie par un caprice des parents. Comment la société pourrait-elle avoir encore quelque stabilité, quand le mariage n’en a plus aucune ? Et surtout, comment pourrait-il y avoir encore quelque respect de l’autorité (grand sujet des chroniqueurs), quand le premier à devoir l’exercer au sein de la cellule sociale primaire, le père de famille, peut se dédire ou être renié à tout moment ? La corruption de la première institution humaine, celle de la langue, fondée dans l’esprit même des hommes et principe de toute forme, et donc de toute autre institution, empêchant que la parole donnée soit tenue, ou même seulement crue, entraîne nécessairement l’effondrement du mariage, fondation de la famille, et donc de la société. Vous ne voulez pas que vos enfants s’entrégorgent ? Vous voulez qu’ils respectent la vie, les adultes, leurs maîtres, les filles, l’autorité, leur propre corps ? Commencez par respecter vos engagements. Tenez votre parole.
* Le Clips, Contrat liant des partenaires sexuels, est l’équivalant hellénique du Pacs français.
17.IV.2024
(Journal du 08.IV.2024) J’ai découvert par hasard aujourd’hui que la mère d’élève qui avait cru reconnaître son fils dans l’horrible petit personnage obèse que j’avais décrit dans un texte posté sur Facebook en octobre 2021, dont la divulgation en dehors de la sphère de mes ‘‘amis’’ sur le réseau social avait fini par causer mon licenciement, il y a un peu plus de deux ans déjà, vivait en concubinage avec un peintre : non pas un peintre en bâtiment, mais un artiste, du genre de ceux qui réalisent dans les écoles des fresques ‘‘pour le vivre ensemble’’, ai-je appris dans une vidéo en ligne à lui consacrée. Bien que son nom ne me dise rien, je me demande si l’artiste en question n’aurait pas quelque lien webmatique avec la Galerie Fabienne et s’il ne serait donc pas, par ce biais, le chaînon manquant, je veux dire la personne que je n’ai jamais réussi à identifier et qui aurait fait lire le texte fatal, auquel seuls mes ‘‘amis Facebook’’ devaient avoir accès, à une mère pour qui la question du poids était apparemment un sujet très sensible, car je dois dire qu’il m’avait complètement échappé, à l’époque, que son fils pût passer pour gros. Peut-être était-il vaguement enrobé, mais pas assez pour que je m’en fisse la remarque. Ce n’est qu’ensuite (parce que la mère avait cru reconnaître son fils dans le petit personnage obèse) que je m’étais dit, que, peut-être, en effet… En revanche, ce que j’avais bien remarqué, lors d’un rendez-vous au sujet de ce fils particulièrement agité, c’est que la mère avait tout l’air d’une anorexique surmenée, ce qui aurait dû m’alerter, mais comme elle était professeur des écoles, je m’étais dit qu’il n’y avait là rien que de très banal, en tout cas rien d’inquiétant pour moi… Le père n’était pas mal non plus, dans son genre ! C’était un élagueur à dreadlocks, joli garçon d’ailleurs, et qui, un soir, pensant se rendre à un rendez-vous avec le professeur principal de son fils, mais arrivé en retard d’une bonne heure, avait débarqué en plein milieu d’une réunion des ‘‘équipes enseignantes’’, en allant les pieds nus, comme une espèce de hippie, ou comme un sauvage tombé de son arbre ! Pour en revenir à la génitrice, je me rappelle que, lors de notre rencontre pour parler du comportement de son fils, en présence de ce dernier, celle-ci avait fini par s’adresser à lui en mère inquiète, qui ne le comprenait plus, qui ne le reconnaissait pas : il devait se ressaisir, faire des efforts, c’était comme pour ses problèmes de poids, avait-elle dit, il fallait qu’il arrête de manger autant ! Cette histoire de poids m’avait certes étonné, mais la pauvre femme avait l’air tellement femme, elle me semblait si surmenée, il émanait de tout son corps une si grande vibration de tourmente hystérique, comme on ne dit plus guère, que j’avais pris cette remarque pour une manifestation parmi cent autres de la classique névrose des maîtresses d’école et de maison complètement débordées. En réalité, je l’ai compris par la suite, celle-ci ne craignait pas seulement que son fils prît du poids : mais, souffrant en quelque sorte de dysmorphophobie par procuration, comme d’autres font le syndrome de Münchhausen, elle le trouvait réellement trop gros, à tel point que, dans son esprit malade, le personnage grotesque que j’avais imaginé dans mon petit texte lui semblait un portrait fidèle du fruit sainement charnu de ses entrailles de maigre fiévreuse obsessionnelle. Sans doute, avec de tels parents, mon agité d’élève était-il plus à plaindre qu’à blâmer… D’ailleurs, je le trouvais très vif d’esprit, très intelligent, du genre qui s’ennuie pendant les cours parce qu’il comprend et travaille vite, et qui, pour s’occuper, s’amuse à tourmenter ses camarades. Quand j’interrogeais la classe, il voulait répondre à toutes les questions et se moquait volontiers des réponses moins brillantes des autres élèves. Je tentais de lui apprendre à céder la parole ou à garder le silence quand je ne la lui donnais pas, ce dont il concevait une frustration qui confinait à la rage. Tout cela nous mena, lui et moi, dans une espèce de conflit dont je ne savais trop comment me sortir et qui, sans doute, joua son rôle dans la drôle d’interprétation que firent ses parents d’un texte dans lequel il n’était pas du tout question de lui. Mais je crois que je ne lui en veux pas. Après tout, ce n’était qu’un garçon de douze ans. Et puis il avait la passion des chiens, c’est donc qu’il n’était pas mauvais bougre. Je me demande parfois s’il a conscience d’avoir pu être la cause, bien involontaire, de ma mise à mort professionnelle. Probablement non, et c’est tant mieux ! Mais qu’a-t-on pu leur dire, à tous ces enfants, pour expliquer ma disparition soudaine, comme si j’étais vraiment mort brutalement ? Il devait bien y en avoir, dans le lot, qui m’aimaient, et qui ont dû se demander ce qu’il m’était arrivé.
08.IV.2024
(Journal du 24.III.2024) J’ai donc déjeuné tout à l’heure en famille. Onoscélise et mon père étaient venus de Baïes. Comme toujours et dès l’entrée, Hipponaüs nous a fait son grand numéro de séduction. Je ne sais s’il m’a semblé qu’il mettait plus de cœur à l’ouvrage parce qu’il s’attendait à trouver un Antire peu propice à sa personne ou si c’est parce que, m’attendant à ce qu’il s’y attendît, j’étais plus attentif à son jeu et, m’y étant préparé, mieux prévenu de ses virtuosités, qui me paraissent absolument dévastatrices, même (ou peut-être surtout ?) devant les places les plus solidement fortifiées, alors que cette maestria n’est probablement que l’ordinaire de ses façons. Ou bien, peut-être, il est vrai, ce numéro de prodige était-il plutôt destiné à mon père, qu’Hipponaüs a toujours cherché à séduire plus qu’un autre, sans doute parce qu’il a reconnu dans celui-ci le même roué que lui, qui connaît et reconnaît les ruses et les expédients dont il usa lui-même du temps de sa splendeur, par quoi ce madré d’Hipponaüs a bien compris que mon père était celui qui, parmi nous, était le moins facile à berner (et pourtant, Dieu sait que mon père a pu l’être sublimement en quelques occasions, comme lorsqu’il voulut acheter cette maison sur la Côte des Barbaresques, et qu’il la perdit littéralement lors d’un fameux printemps !) L’étrange est qu’Hipponaüs cherche encore à ce point à séduire mon père, maintenant que celui-ci est diminué par la maladie. J’en reviens donc à ma première hypothèse, selon laquelle Hipponaüs n’aurait qu’une contenance, toujours la même, qui serait d’être séducteur et faux en toute occasion, en terre hostile comme en pays conquis. Mais, c’était la bonne surprise de la journée (et sans doute Hipponaüs l’a-t-il remarqué immédiatement, avec son instinct de bête prédatrice), mon père, aujourd’hui, n’avait pas du tout l’air aussi diminué qu’on s’y attendait. Il était même très enjoué, presque vif d’esprit ; du moins participait-il à la conversation avec à propos, quoiqu’il rebondît sur celle-ci plutôt qu’il ne la lançait. Peut-être, après tout, cet Alzheimer que je lui prête, et dont le diagnostic n’est pas formellement posé, n’est-il qu’une élucubration de ma part, une manifestation dans un autre corps que le mien de mon angoisse de la mort, qui a pour forme habituelle la crainte de la maladie. Ma mère pense qu’une dépression nerveuse pourrait très bien avoir diminué mon père intellectuellement. Mon père dépressif ? Mais pourquoi ? À cause de l’âge ? À cause de la distance qui le sépare le plus souvent d’Onoscélise, qui vit à Athènes quand il demeure à Baïes ? Est-ce qu’il s’ennuie ? Il est vrai qu’il n’est plus aussi flamboyant que dans sa jeunesse pour pouvoir encore occuper son temps à tromper sa femme. Je me demande si, un jour, Hipponaüs connaîtra la même amertume. En attendant, je dois reconnaître à ce dernier un art consommé dans la modulation de la voix : il donne à ses intonations une chaleur qui viendrait à bout des froideurs les plus polaires. Et comme je fus vite réchauffé par les vins de Champagne et de Bourgogne, les remparts de glace que j’avais érigés contre lui ont fondu comme neige au soleil. Il m’était plus simple, et comme plus naturel, de me montrer aimable et cordial avec quelqu’un que, pourtant, je trouve profondément détestable et qui, foncièrement, me soulève le cœur. Nous ne sommes pas des hommes, mais des personnages, dont le caractère est dicté par le rôle qui leur est donné dans la pièce. Je reproche à Hipponaüs son hypocrisie, mais, moi aussi, je suis un imposteur. En famille comme à mon travail, au dicastère, je vis en clandestin : je garde jalousement le secret de mes véritables sentiments et suis en permanence dans la crainte d’être découvert. Mes vraies pensées ne sont flatteuses ni pour moi ni pour mon prochain.
24.III.2024
(Journal du 20.III.2024) Un jour, ma sœur m’a dit que durant sa vingtaine, elle n’envisageait pas la possibilité d’être encore en vie passé quarante ans. Parce que Hiéronymus, son premier amour, lui avait transmis le virus du sida, elle pensait que sa vie serait courte. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Junie a tellement plus de talent que moi pour vivre intensément (si c’est le mot) le temps qui nous est donné. Moi, c’est tout le contraire, j’ai toujours vécu comme si je devais mourir à l’âge canonique de cent cinquante ans. Je remets tout au lendemain, je traîne, je tourne en rond, je fais des détours, je rebrousse chemin, je me perds, je m’arrête en cours, je fais demi-tour et, surtout, je fais étape dès qu’il m’est permis, pour m’adonner à mon activité favorite, qui est de ne rien faire, de me figer dans le cours imperceptible du temps, dans le but, peut-être, de m’entraîner à la mort. Mais il me semble qu’il fallait que ma sœur eût déjà son sens particulier de la vie, pour s’y livrer si entièrement, je veux dire au point de se retrouver dans la situation d’être contaminée par Hiéronymus, qui était notoirement hémophile et manifestement séropositif pour qui savait voir les signes : sa mère, par exemple, avait fini par épouser le médecin de Hiéronymus, et c’était un infectiologue. D’ailleurs, sa cousine, la grande amie des jeunes années de Junie, sachant (ou soupçonnant seulement ? j’ai oublié) que Hiéronymus avait été contaminé lors d’une transfusion sanguine, mettait toute son énergie à détourner ma sœur de ce cousin trop aimé, sombre et dangereux, juvénile et souffreteux, mais qui, sans doute, était aux yeux de ma sœur divinement auréolé des disgrâces d’un destin si funeste. Junie était prévenue, et pourtant, je ne sais comment (est-ce par amour ; est-ce pour avoir été prise dans un courant de la vie trop fort ; ou emportée par une vague d’émotion plus violente ?), elle a succombé aux séductions du danger, elle a apprivoisé la menace et l’a accueillie dans son giron : elle l’a réalisée en s’inoculant le destin d’un autre pour mieux le partager avec lui. Ce n’est pas moi qui ferais un tel sacrifice sur l’autel de l’amour ! Je suis bien trop hypocondriaque pour cela. C’est du moins ce que prétend ma mère. Car j’ai beau vivre comme si j’avais encore cent années devant moi, l’idée de la mort m’occupe constamment la pensée, me venant le plus souvent à l’esprit sous la forme d’une maladie dont je crains d’être affecté. Ces derniers mois (depuis la phlébite de ma mère), mon angoisse s’est particulièrement portée sur mes jambes. Elles se sont mises à me faire souffrir, à peser plus qu’à leur habitude. Il me semblait avoir tous les symptômes de l’insuffisance veineuse. J’avais souvent des crampes à la plante des pieds. Je ressentais comme une pression dans les jambes que je soulageais par des jets d’eau glacée (en plein hiver, c’est un peu rude.) Mais surtout, je craignais la phlébite et l’embolie pulmonaire. Il me semblait parfois sentir physiquement le caillot de sang se déplacer de ma jambe vers les poumons, en passant par le bras (ce qui est pour le moins fantaisiste anatomiquement.) Je me réveillais en sursaut, la nuit, affolé par la sensation de m’étouffer ! À la fin, je me suis fait prescrire une écho-doppler veineux des membres inférieurs. Et depuis que le phlébologue (probablement le médecin le plus antipathique de toute l’Argolide) m’a dit que mes veines fonctionnaient très bien (« Dernière chance pour vous trouver une maladie », a-t-il murmuré vers la fin de l’examen), je suis à peu près guéri, de ce côté-là du moins. Je me demande si les corps sans vie photographiés sous toutes les coutures que je suis amené à voir, au dicastère, dans les procédures de suicides, de découvertes de cadavre et autres morts suspectes, ne finissent pas par me porter sur le système. Dès que je tombe sur une telle procédure, je me jette fiévreusement sur les photos des morts. Je ne crois pas que ce soit par voyeurisme, mais plutôt pour étudier les preuves d’une vérité qui m’échappe encore, où à laquelle je ne veux toujours pas croire, malgré l’évidence. Le passage de vie à trépas n’a vraiment pas l’air d’être une partie de plaisir… Les cous brisé des pendus, leurs langues ; les visages cubistes aux couleurs baconiennes des suicidés par arme à feu, ou les trous dans leurs poitrines ; les traînées d’excréments que laissent derrière eux certains malades que la mort surprend dans leur salle de bain mais à qui elle laisse le temps d’aller se réfugier sur un fauteuil ou sur un lit, quand leurs derniers pas ne les conduisent pas plutôt sur le trône ; les fluides qui s’écoulent par les orifices des cadavres de plusieurs jours ou semaines ; tout cela ne donne vraiment pas envie d’en passer par là. Mais le plus révoltant, le plus incompréhensible, c’est les yeux, les yeux qui restent encore ouverts, et qui ne voient plus rien, qui ne sont plus que des fenêtres donnant sur le néant. Devant ces regards qui n’en sont plus, on fait comme éprouver physiquement l’abyssale matérialité de la disparition. Et je n’y comprends rien. Comment puis-je me sentir si vivant, si engoncé dans ma présence angoissée face à ces photos désolantes, comme la forme que j’ai sous les yeux le fut sans doute parfois elle aussi dans les circonstances de sa vie, et être destiné, quoi que je fasse, à la même inexorable dissolution ? Comment pourrai-je un jour être cette forme sans vie, moi aussi, et ne plus même être là pour me désoler du spectacle de mon cadavre ? Pourtant, pour quelque temps du moins, il y aura encore des yeux dans mes orbites, mais je n’aurai déjà plus une seule larme à verser, plus même sur mon sort. Elles me couleront des oreilles plus tard, verdâtres et pestilentielles. Et parfois, quelqu’un vient prendre des photos. Car on meurt et le monde continue. Les choses demeurent et rien ne cesse de s’agiter autour de la forme qui s’est arrêtée, et que toute présence a désertée. Bientôt, l’absence que le cadavre a fait comme matérialiser pendant quelques jours, le trou que comblent nos chairs inertes n’est plus même un espace. On l’a fait disparaître. L’ordre des choses s’est engouffré dans le vide laissé par le mort. D’autre pieds viendront habiter sa maison et fouler l’endroit d’où son corps a été enlevé. Quelle est la vérité ? À quoi la mort ressemblera-t-elle le plus ? À toi, mon ombre ? à toi qui es sans humeurs, sans sanies, et que même la mer ne saurait emporter ? Où à tous ces cadavres jetés par terre comme des vêtements sales dans une chambre d’adolescent ?
20.III.2024
(Journal du 19.III.2024) Ma mère a téléphoné tout à l’heure pour me prévenir qu’Onoscélise lui avait proposé de venir à Argos avec mon père, dimanche prochain, pour déjeuner ensemble ; nouvelle dont je conçois une tristesse où je suis encore, ce soir, en écrivant ces lignes. Ce n’est pas la perspective de voir les progrès de la ruine de mon père qui m’attriste, mais la pensée qu’Hipponaüs a toutes les chances d’être là, lui aussi. Je vais devoir faire le funambule, garder l’équilibre entre la froideur des sentiments que m’inspire le mari de ma sœur et le minimum de chaleur qu’il me faudra bien montrer pour ne pas gâcher la réunion familiale. Mais ma tristesse est plus profonde. Elle n’a pas seulement pour cause la perspective de devoir être faux, ni même le danger que court ma sœur avec Hipponaüs. Si Junie est en danger, c’est parce qu’elle ose, c’est parce qu’elle prend des risques, parce qu’elle est beaucoup plus engagée dans la vie que je ne saurais l’être. Ce qui m’attriste, c’est la comparaison de nos deux vies, qui s’impose plus vivement à mon esprit ces temps-ci, à cause des dernières exactions d’Hipponaüs. Dans les repas de famille, Junie a toujours été celle qui est accompagnée ; moi, je suis toujours seul. Elle sait éprouver de grandes joies et de grandes peines. Elle peut se faire incroyablement malmener dans l’espoir de réconciliations aussi euphoriques qu’éphémères. Elle se laisse abuser pour connaître l’énorme soulagement d’être détrompée. Elle se laisse entamer par les duretés du monde, qui sont bien souvent des hommes, pour éprouver la tendreté de son cœur, pour en prévenir l’induration, pour ne pas l’avoir de pierre, comme est le mien. Elle est capable d’aimer un Hipponaüs malgré sa grossièreté, malgré sa vulgarité, malgré sa ridicule ambition de grand complexé, malgré son souci démesuré du regard des autres, comme si son regard à elle pouvait voir au-delà de ce qu’il y a vraiment à voir et trouver autre chose qu’Hipponaüs. Moi, je ne sais à peu près rien faire de tout cela. Pire ! Je me demande si je n’ai pas été le tout premier de ces hommes en qui Junie a su trouver plus qu’il n’y avait vraiment, moi qui l’ai tant malmenée durant mes jeux d’enfant, moi qu’elle idolâtre encore…
19.III.2024
(Journal du 16.III.2024) Aujourd’hui, la chienne Psaltérion et moi, nous sommes allés à la mer. La journée aurait pu être parfaite, car, avant de partir, j’ai réussi à faire s’afficher un compte rond sur l’écran de la pompe à essence (vingt drachmes exactement), ce qui m’a comblé d’aise, pour ne pas dire de bonheur (qui se loge finalement dans de bien petites choses.) Mais j’ai eu le plus grand mal à trouver un sandwich. L’étal de la boulangerie qui se trouve à côté du dicastère était à peu près vide. Est-ce parce que celle-ci vient d’être rachetée par des sectateurs de Mahom, et que nous sommes en plein milieu de ce mois de ripailles nocturnes qui, on l’oublie trop souvent, sont précédées et suivies d’une stricte diète diurne, probablement pour prévenir l’indigestion ? Quant à la boulangerie qui se trouve non loin de la station d’essence, où l’on trouve habituellement une profusion de sandwiches, elle n’en avait pas un seul non plus : sans doute est-ce parce que le samedi n’est pas un jour travaillé et que cette sorte de repas n’est vendue en ces lieux qu’aux gens des bureaux situés alentour, je ne sais. J’ai dû me contenter d’une espèce de mixture (j’exagère à peine) fourrée dans un pain brioché trouvé dans le premier supermarché venu, car je ne pouvais tout de même pas faire le tour de toutes les boulangeries d’Argos ! Ce fut la seule ombre de cette journée, si je ne compte pas la mienne, bien sûr, projetée sur le sable et dont une eau jalouse tentait de s’emparer pour l’emporter avec elle dans les profondeurs glacées. Je me suis aperçu, en la photographiant, que mon ombre avait l’air plus jeune que je ne suis vraiment. Mais elle coïncide assez avec mon âge de toujours. Il y avait d’ailleurs assez de vent pour soulever mes cheveux et leur donner cet air de désordre que j’associe à la jeunesse, ou à la liberté, qui est, je crois, l’état naturel, ou du moins l’aspiration principale, de cet âge de toujours et que, probablement, je n’ai jamais eu. En sera-t-il de même dans le royaume des ombres ? Est-ce que mourir, ce sera retourner à mon âge véritable ? Autant dire au néant, puisque cet âge, je ne l’ai jamais eu. En attendant, de mon vivant, c’est sans doute pour cela que j’aime tellement aller à la mer : pour le vent et pour cette ombre, qui est mon véritable reflet. « La mer est ton miroir », dit le poète. Dans ce sens, depuis le bord, et en baissant les yeux, comme on ferait les bras, elle est bien mon miroir. J’ai toujours été beaucoup plus un homme des bords et des rives que des plongeons et des grands bains. Je ne sais qu’être sur le point d’être ou de faire quelque chose. Même quand je nage (ce que je n’ai pas fait aujourd’hui, car l’eau était vraiment trop froide), je suis plutôt sur le point de mourir que pleinement occupé à vivre : seulement, il se trouve que le malaise ni la crampe ne surviennent, qui causeraient ma noyade. Mais finalement, je m’en avise, être au bord, ce n’est pas si mal, car la plupart des hommes savent être ou faire pleinement, oui, mais c’est toujours la même chose, et je doute que la déception les effleure souvent. Je suis beaucoup plus frustré que déçu. Mais soyons honnête, c’est bien souvent pour avoir pressenti l’inévitable déception que je ne me donne pas la peine de réaliser la moindre de mes ambitions. Ma frustration n’est qu’une déception anticipée. La chose rêvée me paraît tellement plus vaste que la chose réalisée. Et pourtant cette vastitude n’est sans doute qu’une illusion de vastitude, car c’est par habitude que je l’envisage, et toutes les habitudes ont quelque chose d’étriqué.
16.III.2024